L'ÉTS et le GRIDD - Deux solitudes au Québec: la recherche scientifique et l’industrie de la construction

Pierre Vallée Collaboration spéciale
L’industrie de la construction québécoise devra prendre le virage informatique.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’industrie de la construction québécoise devra prendre le virage informatique.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Peut-on moderniser l’industrie québécoise de la construction afin de la rendre plus innovante et plus durable ? C’est ce à quoi s’applique Daniel Forgues, professeur et chercheur à l’École de technologie supérieure (ÉTS) et directeur du Groupe de recherche en intégration et développement durable en environnement bâti (GRIDD).

«La mission du GRIDD est précisément d’aider l’industrie québécoise de la construction à prendre le virage technologique et innovant, explique Daniel Forgues. Un de nos mandats est de répertorier les meilleures pratiques utilisées dans le monde afin d’effectuer un transfert des connaissances vers l’industrie québécoise de la construction. »


Mais il avoue que la tâche ne sera pas mince. « L’industrie québécoise de la construction accuse un important retard en comparaison avec ce qui se fait ailleurs, notamment aux États-Unis et en Angleterre. Et, présentement, ça ne s’améliore pas vite. Et ce ne sera pas un virage aisé, car il s’agit d’un profond changement dans les manières de faire. Il faut agir dès maintenant, car pareil virage peut prendre environ sept ans pour se compléter. »


Outre le fait d’être confortable dans ses vieilles habitudes, le retard de l’industrie québécoise de la construction s’explique aussi par le peu de recherche scientifique. « Au Québec, l’industrie de la construction et la recherche scientifique sont deux solitudes. D’une part, malgré sa taille et son importance économique, l’industrie de la construction finance peu la recherche, contrairement à d’autres secteurs d’activité industrielle. D’autre part, les organismes subventionneurs traditionnels sont peu portés à y investir, puisque la recherche dans le domaine de la construction est principalement de la recherche-action. »

 

Une nouvelle approche


L’élément premier de cette modernisation de l’industrie de la construction passe d’abord par l’adoption du processus de conception intégré (PCI). « Présentement, la construction fonctionne par étapes et chaque professionnel travaille en silo. Il y a le client, ensuite l’architecte, puis l’ingénieur et enfin l’entrepreneur. En PCI, toutes ces personnes, y compris le client, sont associées dès le départ à la conception du projet. Cela évite les redites et permet aussi de mieux préciser le projet, puisqu’on peut tenir compte de chacune des expertises. »


Il est même souhaitable d’intégrer à cette équipe les usagers et l’éventuel exploitant du bâtiment ou de l’infrastructure. « Dans le projet de construction d’un établissement de santé en Angleterre fait en PCI, on s’est rendu compte que 50 % des idées novatrices provenaient des usagers, soit du personnel médical ou des patients. »


Le PCI permet aussi d’intégrer plus facilement le concept de lean construction. Ce concept, inspiré des méthodes de Toyota, est une méthode de gestion conçue pour éliminer les redondances et les gaspillages. « On estime qu’environ 10 % des matériaux neufs finissent aux poubelles. C’est un important gaspillage. »


Et l’outil pour faire le travail


Dans l’approche traditionnelle, chaque professionnel possède ses propres outils. Mais, pour réussir un PCI, il faut disposer d’un outil avec lequel tous peuvent travailler. Cet outil est un logiciel de modélisation numérique 3-D qu’on appelle Building Information Modeling (BIM). « Tous les professionnels et les divers intervenants travaillent donc exactement avec le même modèle. Si l’architecte déplace une poutre ou si l’ingénieur modifie le tracé des conduites d’air, le logiciel en prend compte et modifie le modèle en conséquence. De plus, la modification est connue instantanément de tous, ce qui permet d’intervenir et de corriger le tir, s’il le faut. »


De plus, le BIM permet non seulement de raffiner la conception, mais aussi de vérifier le fonctionnement des divers éléments d’un bâtiment, tout comme il peut simuler les diverses étapes de la construction. « On peut vérifier, par exemple, l’efficacité de la conception énergétique d’un bâtiment. On peut aussi simuler sa construction afin de valider si la planification tient la route. Et tout cela, bien avant la première pelletée de terre. »


Le BIM est aussi un logiciel intelligent. « Il est conçu sous forme d’objets. Par exemple, si on a un mur et qu’on veut placer une porte, on prend l’objet-porte et on le place sur l’objet-mur. Ce dernier reconnaîtra la porte et le logiciel modifiera le modèle. » On peut aussi inclure dans le modèle une foule d’informations, comme les types de valve utilisés dans le système de plomberie, ce qui viendra faciliter la vie de l’exploitant du bâtiment lorsqu’il sera appelé à effectuer des réparations.


Comment y arriver maintenant


Comment s’y prendre pour faire en sorte que l’industrie de la construction québécoise prenne ce virage ? « Il faut d’abord former de nouvelles cohortes d’étudiants à cette nouvelle approche et à cette nouvelle technologie, ce qui se fait peu présentement au Québec. » Daniel Forgues y arrive grâce à la Chaire institutionnelle sur l’intégration des pratiques et technologies en construction durable, dont il est le titulaire à l’ÉTS.


« Il faut aussi convaincre les leaders de l’industrie du bien-fondé de cette nouvelle approche. J’ai entrepris en ce sens plusieurs démarches auprès d’associations professionnelles, de firmes et d’entrepreneurs, afin de les associer comme partenaires de notre démarche. On sent une ouverture. Par exemple, l’entreprise Pomerleau vient d’embaucher une de mes postdoctorantes. » Il espère ainsi que ces leaders agiront comme levier pour l’ensemble de l’industrie.


Il souhaite aussi transformer sa chaire institutionnelle en chaire industrielle, financée en partie par ces mêmes partenaires. « Une chaire industrielle ajouterait de la notoriété, ce qui permettrait d’attirer davantage d’étudiants et de chercheurs. On pourrait ainsi consolider les connaissances et mieux aider l’industrie à prendre ce virage essentiel. »