Condition autochtone - Il y a grogne au Nunavut

Thierry Haroun Collaboration spéciale
Le titulaire de la Chaire de recherche du Canada, Gérard Duhaime, cherche à comprendre comment il se fait que les autochtones vivant dans des petits villages éloignés tiennent tout de même à y rester, malgré les mauvaises conditions de vie qu’on y retrouve, en parlant aux gens de leur vie sociale, de ce qui les unit avec les autres et des liens qu’ils ont avec la Terre.
Photo: Chaire de recherche du Canada Le titulaire de la Chaire de recherche du Canada, Gérard Duhaime, cherche à comprendre comment il se fait que les autochtones vivant dans des petits villages éloignés tiennent tout de même à y rester, malgré les mauvaises conditions de vie qu’on y retrouve, en parlant aux gens de leur vie sociale, de ce qui les unit avec les autres et des liens qu’ils ont avec la Terre.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone comparée de l’Université Laval traite d’enjeux qui touchent directement les autochtones dans leur vie quotidienne, telles la pauvreté et l’exclusion sociale. Conversation avec son titulaire, Gérard Duhaime.

Le programme scientifique de la Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone comparée s’articule notamment autour de deux enjeux majeurs du développement humain dans les sociétés autochtones de l’Arctique, soit les disparités régionales et les inégalités sociales ainsi que la pauvreté. Justement, nous avons joint son titulaire, le chercheur Gérard Duhaime, quelques minutes avant son départ vers l’Arctique pour une mission toute particulière.


« Je quitte pour le Nunavik. Je vais visiter cinq villages, en commençant par la baie d’Hudson, pour finir dans la baie d’Ungava. [Avec un collègue], nous allons faire un suivi d’échantillonnage qui porte sur les prix à la consommation. Nous avons amorcé ce projet il y a 18 mois. On compte par ailleurs faire une autre cueillette de données en janvier ou en février prochains. Les prix des produits dans ces régions sont beaucoup plus élevés. Vous savez, il y a eu des manifestations l’été dernier dans les rues de plusieurs villages du Nunavut. Les gens protestaient contre les prix élevés. »


Une nouvelle politique du gouvernement fédéral est à l’origine des protestations, fait valoir Gérard Duhaime. « Autrefois, il y avait une politique fédérale qui subventionnait le transport des produits qu’on pouvait trouver dans les magasins. Mais la nouvelle politique subventionnaire se limite à certains aliments. En fait, elle prescrit une liste d’aliments considérés comme bons pour la santé. Or tout ce qui n’est pas considéré comme un produit alimentaire et tout aliment non périssable ne sont plus subventionnés. On craint ainsi une hausse des prix de certains produits », ajoute le chercheur, dont la chaire de recherche est affiliée au Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones, à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval et au Département de sociologie de cette même université.


Modernité et économie


Qu’en est-il plus largement des travaux et des axes de recherche prioritaires de la Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone, qui a été créée en 2002 ? « On travaille principalement sur l’aspect de la modernité des autochtones et sur leurs conditions socioéconomiques qui viennent avec cette modernité. En ce moment, on porte une attention particulière à la pauvreté et on tente de résoudre certaines énigmes, je vous dirais. »


C’est-à-dire ? « Par exemple, on a longtemps cherché à comprendre comment il se faisait que les autochtones vivant dans les petits villages éloignés tiennent tout de même à y rester, malgré les mauvaises conditions de vie qu’on y retrouve. On a trouvé les réponses à ces questions en parlant aux gens de leur vie sociale, de ce qui les unit avec les autres et des liens qu’ils ont avec la Terre. »


Et les réponses ? « C’est leur place ! C’est leur monde et ce sont leurs ressources, insiste M. Duhaime. C’est là où ils se sentent bien, malgré les conditions de vie qui laissent à désirer et les revenus qui sont plus bas que la moyenne nationale et malgré les prix à la consommation qui sont beaucoup plus élevés. En fait, ce qu’ils nous disent, c’est qu’ils se sentiraient beaucoup plus démunis dans les grandes métropoles. À partir du moment où on grandit dans ce milieu-là, on a un capital social sur lequel on peut s’appuyer, alors que, après un déménagement dans les grands centres, tout est à refaire. »


Territoire et autres données


Les travaux conduits par la Chaire de recherche du Canada sur la condition autochtone comparée couvrent tout le Canada, précise Gérard Duhaime. « On vient de terminer un projet sur les conditions de vie des Naskapis et des Innus dans la région de Schefferville. Et nous conduisons actuellement une étude comparative concernant cinq communautés amérindiennes situées dans le Haut Saint-Maurice, en Nouvelle-Écosse, dans le nord de l’Ontario, au Manitoba et en Colombie-Britannique. »


Cela dit, le chercheur laisse entendre, en fin d’entrevue, que l’un des défis auxquels son équipe est confrontée concerne la disponibilité des données. « La question des données [portant sur les autochtones] est toujours une contrainte, c’est toujours une difficulté qu’on rencontre dans le cadre de nos travaux. Nous ne faisons pas d’études à caractère anthropologique. Nous travaillons beaucoup avec des statistiques socioéconomiques, et, à ce titre, la couverture sur le plan de la statistique laisse à désirer. C’est pour cette raison que nous avons mis sur pied des bases de données qui couvrent l’Arctique circumpolaire et le Nunavik. » Ces bases de données s’appellent ArcticStat et Nunivaat.


« Je vous donne un exemple, précise le chercheur. Quand, entre autres, Statistique Canada fait une enquête sur les finances des consommateurs, on ne retrouve pas d’échantillonnage portant sur le Nord. Alors, quand on est aux prises avec ce genre de questions, on est très souvent obligé de faire le travail pour Statistique Canada. Voilà un exemple qui ralentit beaucoup la recherche. »



Collaborateur

1 commentaire
  • Pierre Rousseau - Abonné 27 octobre 2012 11 h 18

    Le territoire

    On se demande pourquoi les autochtones restent dans leurs villages malgré la pauvreté et « l'isolement »? La réponse s'élabore maintenant au niveau international, entre autre suite à la Déclaration des NU sur les droits des peuples autochtones mais aussi suite à une jurisprudence de plus en plus abondante des systèmes juridiques nationaux en Amérique latine et internationaux, en particulier de la Commission et de la Cour inter-américaine des droits de l'Homme.

    L'attachement des peuples autochtones à leur territoire vient du fait que le territoire fait partie intégrante de l'identité autochtone, au même niveau que les autres droits fondamentaux comme la langue et la culture. On reconnaît de plus en plus le droit au territoire comme un droit fondamental des peuples autochtone et on a même décidé que la perte du territoire pourrait mener inévitablement à l'éradication d'un peuple autochtone.

    Donc, quand on parle de pauvreté et de conditions de vie inacceptables (bien des villages autochtones n'ont pas d'eau courante ni eau potable), on ne peut non plus parler de quitter ces villages pour aller vivre en ville ou dans d'autres endroits moins pauvres, ou encore là où il y a des emplois, car cela équivaut dans bien des cas à la perte d'identité, de langue, de culture et de traditions. L'expérience démontre d'ailleurs que cette perte d'identité est souvent bien visible chez certains autochtones qui vivent aussi dans la pauvreté dans les villes (comme le Downtown Eastside de Vancouver) et qui n'ont plus accès à leur territoire.

    Ceci dit, il ne faut pas généraliser et bien des autochtones décident d'aller vivre et travailler en ville dans un but professionnel et vivent très bien mais ces gens sont généralement très conscients des risques qu'ils courent de perte d'identité et font de très grands efforts pour garder les liens avec leurs familles et le territoire de leur peuple afin de conserver cette identité qui leur est si chère.