ESG UQAM et Polytechnique - Tout savoir de la vie d’un t-shirt en coton

Benoit Rose Collaboration spéciale
La chaire scrute à chaque étape les différents enjeux d’un produit, le t-shirt par exemple.
Photo: Agence France-Presse La chaire scrute à chaque étape les différents enjeux d’un produit, le t-shirt par exemple.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les conséquences écologiques de la consommation mondiale sont au coeur des préoccupations actuelles. Les gouvernements et les industriels sont sommés de prendre un virage vert, afin que l’humanité en arrive à un développement qui soit vraiment soutenable. C’est dans ce contexte que se rend utile la nouvelle Chaire internationale sur le cycle de vie, qui analyse l’impact global de nos produits et services, « du berceau au tombeau ». Rencontre avec l’un de ses titulaires.

La Chaire internationale sur le cycle de vie est toute jeune : elle a été lancée le 18 avril dernier, à Polytechnique Montréal. Toutefois, elle poursuit les travaux amorcés par la Chaire internationale sur l’analyse du cycle de vie (2007-2011), qui a fait oeuvre de pionnière dans ce domaine au cours des dernières années. Elle fait aussi partie du Centre interuniversitaire de recherche sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG), qui, lui, est reconnu mondialement pour ses travaux et ses initiatives. Jeune, donc, mais solidement précédée.


En phase avec son temps, la pensée relative au cycle de vie veut approfondir notre connaissance des impacts d’un produit ou d’un service sur notre planète. Elle vise ainsi la prise en compte des relations écologiques, économiques et sociales que celui-ci établit tout au long de son parcours, pour établir des bases de données crédibles permettant aux acteurs de la société de prendre de meilleures décisions. « C’est donc une approche holistique, qui tient compte de l’extraction et du traitement des matières premières, des processus de fabrication, du transport et de la distribution, de l’utilisation et de la réutilisation du produit fini et, finalement, du recyclage et de la gestion des déchets en fin de vie », détaille le CIRAIG. L’analyse du cycle de vie est un outil normalisé par l’Organisation internationale de normalisation (ISO 14040).


Jean-Pierre Revéret est l’un des quatre titulaires de la chaire, le seul en provenance de l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQÀM. Rencontré au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale, il explique que deux nouveaux thèmes figurent désormais au coeur du mandat de la jeune unité de recherche. D’abord, l’opérationnalisation. « Qu’est-ce qu’on fait avec les résultats d’une analyse du cycle de vie ? Il s’agit de voir comment utiliser au mieux cet outil-là pour qu’il soit pleinement efficace au sein d’une entreprise. Parce que ça devient carrément une façon de voir les choses. » Ensuite, la prise en compte des enjeux sociaux et socioéconomiques. C’est justement sur ce nouveau volet que travaille le sympathique professeur.


Enjeux sociaux


Les quatorze partenaires qui financent cette chaire ont demandé que soient pris en compte les impacts socioéconomiques dans les nouvelles recherches. Cette considération est très récente à l’échelle mondiale, nous dit M. Revéret : les balises qui encadrent une analyse sociale du cycle de vie ont été publiées seulement en septembre 2009 par le Programme des Nations unies pour l’environnement. « On est donc dans un volet qui est vraiment novateur », lance-t-il. Du vrai défrichage, quoi.


« L’idée, c’est que, à chaque étape où il se passe quelque chose dans le produit, on regarde quels sont les enjeux écologiques, bien sûr, mais aussi sociaux. Prenons l’exemple d’un t-shirt de coton : il y a quelqu’un, quelque part, qui a planté des graines de coton. Le coton a été planté, arrosé de pesticides, transporté, tressé, tissé, teint… Tout au long du processus, on observe les impacts sur les catégories de parties prenantes : les travailleurs, la collectivité locale à la périphérie, la société, le consommateur, etc. »


« On identifie aussi des catégories d’enjeux, comme les droits humains, les conditions de travail ou les retombées socioéconomiques. À la chaire, on fait des études de cas. On développe la méthodologie dans le détail, ainsi que de bons indicateurs, par exemple pour évaluer ce qu’est un salaire convenable dans les différentes régions du monde. On fait des comparatifs. On se fie aux informations qui proviennent des Nations unies, c’est-à-dire d’en haut, mais on en construit aussi à partir de la base, selon les contextes locaux », résume le professeur.

 

Motivations


La volonté de faire du développement durable semble avoir fait son chemin chez les industriels québécois depuis le premier Sommet de Rio, il y a vingt ans. On en trouve un indice ici : le financement de la Chaire internationale sur le cycle de vie est entièrement assuré par quatorze partenaires de ce secteur. Parmi eux, Bombardier, Hydro-Québec, Nestlé, RONA et Total. Si la sensibilité écologique a sans doute évolué au sein des directions, elle n’est probablement pas la seule responsable de cet intérêt marqué pour des pratiques plus acceptables.


Quelles sont donc les motivations des industriels ? Comment expliquer une telle mobilisation pour le développement de la recherche sur le cycle de vie des produits ? Le professeur Revéret lance quelques pistes. « Ce qui est en amont, c’est la triple reddition de comptes. C’est-à-dire que, aujourd’hui, une entreprise n’est plus jugée uniquement sur ses rendements économiques : il faut qu’elle soit performante aussi sur les plans écologique et social. Certaines l’ont d’ailleurs appris à leurs dépens : on pense à Nike, qui s’est fait montrer du doigt pour les mauvaises conditions de travail et l’embauche d’enfants dans ses ateliers. Apple, récemment, a eu un problème un peu de même nature avec le travail en Chine. »


« Les consommateurs sont de plus en plus sensibles à ça, constate le chercheur. Ça devient un enjeu de gestion de risques dans toute la chaîne d’approvisionnement. » On veut préserver sa bonne réputation, en évitant les scandales sociaux et écologiques ainsi que les partenariats avec des États plongés dans la controverse. Avec, en plus, tout le mouvement de l’investissement socialement responsable, ce sont maintenant les actionnaires qui formulent de nouvelles exigences éthiques. « La demande des entreprises pour l’outil qu’est l’analyse du cycle de vie a donc plusieurs origines. C’est une espèce de grand mouvement. »


La chaire dispose d’un budget de sept millions de dollars sur cinq ans. « On peut souhaiter que, dans cinq ans, grâce à un bon usage des analyses du cycle de vie, on produise et consomme de façon plus responsable, avec de moindres impacts sur l’environnement et de meilleures conditions sociales tout au long de la vie des produits », de conclure Jean-Pierre Revéret.



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