Prix André-Laurendeau - Ces idées qui font le monde

Amélie Daoust-Boisvert Collaboration spéciale
Jean Grondin
Photo: ACFAS Jean Grondin

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le philosophe Jean Grondin est reconnu à travers le monde pour ses travaux sur Kant, Heidegger, Gadamer et Ricoeur. La veille de notre entrevue, il avait parcouru le circuit de 10 km du Marathon de Montréal. « Je cours tous les matins. Quand j’ai quelque chose à écrire, je trouve la première phrase en courant, confie-t-il. Quand on cherche, il faut se promener et, boum !, ça nous tombe dessus. »

À marathon, petit marathon de questions, donc, avec le lauréat du prix André-Laurendeau 2012.

 

Le Devoir: Quelles questions vous occupent l’esprit ces jours-ci?


Jean Grondin: La grande question qui m’occupe, je n’y peux rien, est toujours celle du sens de la vie, qui est à mes yeux la question principale de la philosophie dans le monde actuel. Pourquoi diantre sommes-nous là ?


Il est clair qu’on ne peut y répondre sans métaphysique et il n’est donc pas surprenant que tous les grands philosophes en aient développé une. La métaphysique est cependant une discipline qui est volontiers dénigrée de nos jours. Je dois avoir un faible pour les causes perdues. Je n’y peux rien non plus : j’aime aussi les langues « mortes » et les réponses religieuses à la question du sens de la vie ; c’est Baudelaire qui disait qu’il « n’y avait rien d’intéressant sur la terre que les religions ». Je souhaiterais donc montrer en quoi l’exigence métaphysique est irrécusable pour la raison humaine : c’est que nous sommes des êtres de sens, qui vivent du sens, et pas seulement de l’économie, même si l’économie conserve bien sûr tous ses droits, qui s’attendent à ce que les choses aient un sens et qui peuvent comprendre ce sens et le mettre en oeuvre.


Je ne me retrouve pas du tout dans les pensées des prophètes de malheur qui prétendent que le monde est insensé, que nous ne pouvons rien y comprendre. À mes yeux, c’est nier l’évidence de l’intelligence humaine et de sa capacité à découvrir le sens des choses.

 

Comment s’est développé votre intérêt pour la philosophie, puis pour les sujets qui ont marqué votre carrière ?


La philosophie s’éveille très tôt, sans doute dès qu’on se pose, comme le font tous les enfants, la question « pourquoi » à propos de tout et de rien. Les adultes nous proposent des explications, on s’en accommode et on cesse un peu de se poser de telles questions. Les philosophes sont ceux qui restent fidèles à ces interrogations d’enfant et à l’émerveillement qui les fait jaillir. Platon et Aristote disaient justement de la philosophie qu’elle naissait de l’émerveillement.


J’ai donc étudié la philosophie et découvert que les philosophes étaient effectivement les meilleurs interlocuteurs dans le grand dialogue intérieur de l’âme humaine sur le sens des choses. L’apprentissage de leur pensée est cependant exigeant : il faut étudier à fond leurs oeuvres, leurs langues et la littérature secondaire qui leur a été consacrée. À ce titre, je n’ai jamais cessé d’être un étudiant de philosophie.


Pour les sujets, j’ai toujours été très attaché aux questions de la métaphysique, qui s’intéresse aux raisons des choses.


Outre la métaphysique, je m’intéresse à une discipline sans doute moins connue, qui est l’herméneutique. L’herméneutique, c’est l’art de l’interprétation correcte. Nous sommes des êtres d’interprétation, confrontés que nous sommes au défi d’une juste compréhension de nous-mêmes. Il y a des penseurs qui se sont penchés sur ces questions, notamment au XXe siècle. Les plus importants sont Hans-Georg Gadamer (1900-2002) et Paul Ricoeur (1913-2005), que j’ai eu le très grand privilège de connaître (les deux sont venus faire des conférences à Montréal quand j’étais étudiant). Ils ont toujours été au centre de mes travaux. J’ai fréquenté Gadamer et ai rédigé sa biographie.


Pourquoi l’Allemagne et la philosophie allemande?


Mon père était médecin et j’ai passé mon enfance en Californie puis au Texas. J’ai appris l’anglais et le français en même temps et j’ai beaucoup vécu à l’étranger. M’exiler pour faire des études, ça ne m’a jamais rendu malheureux. Au début de mes études universitaires, mes professeurs laissaient entendre que les meilleures universités et les grandes idées étaient allemandes. Pendant quatre ans, j’ai donc vécu en allemand pour rédiger ma thèse de doctorat.

 

Est-ce que les événements du printemps érable vous ont inspiré?


J’aime beaucoup l’idéalisme (qui n’exclut pas le réalisme, bien au contraire), l’idée que ce sont les idées qui meuvent le monde et qu’il est important d’en avoir dans la vie. Ce sont aussi deux des convictions fortes de la philosophie. Il est vital que les jeunes soient idéalistes et ce n’est pas un vieux « schnock » comme moi qui leur dira comment ils doivent l’être (ici aussi, il faut se méfier du syndrome de la belle-mère). Ce qui m’inquiéterait, c’est que les jeunes cessent de l’être. J’ai moins aimé la démagogie et le manichéisme. Il y en a, hélas !, eu de tous les côtés.


Dans mes cours, cet automne, certains étudiants portent le carré rouge, d’autres non. On a l’impression de voir deux clans. On sent les séquelles. Mais ce n’est pas à moi de leur dire quoi faire ou comment penser : ils sont déjà éveillés à la philosophie et à la politique.

 

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Jean Grondin quelques dates


1955 Naissance à Cap-de-la-Madeleine

1982 Obtient son doctorat à l’Université de Tübingen, en Allemagne

1982 Professeur à l’Université Laval. Il travaillera à l’Université d’Ottawa en 1990, avant de devenir professeur titulaire à l’Université de Montréal en 1992, où il enseigne toujours.

1994 Boursier Killiam

2010 Lauréat du prix Konrad-Adenauer de la Fondation Humboldt

2011 Lauréat du Prix du Québec Léon-Gérin

2012 Lauréat du prix André-Laurendeau, de l’ACFAS

2013 Deviendra titulaire de la Chaire de métaphysique Étienne-Gilson à Paris