Au chapitre de l'uniforme scolaire - Une hypersexualisation du vêtement

À entendre certains directeurs d'école, les classes de maths et de français prennent ces temps-ci des allures de Club Med : nombrils dénudés, épaules et poitrines dévoilées, pantalons à la taille plus que basse. On ne s'habille pas pour l'école comme pour la plage !, dénonce-t-on ici et là, utilisant au passage l'uniforme pour soulager une partie des maux.

Britney Spears a bâti son succès sur une image d'écolière à tresses se déhanchant dans un couloir d'école. Baby One More Time, scandait-elle langoureusement, la chemise blanche généreusement ouverte sur une poitrine non moins généreuse, la jupe à carreaux de petite fille modèle dangereusement écourtée.

Quelques années plus tard, les dirigeants d'écoles primaires et secondaires éprouvent un certain malaise à voir défiler dans la cour de récré des jeunes filles habillées plutôt pour la baignade que pour un cours de géométrie. Alors que certains prétendent que le port de l'uniforme — qui a chaudement alimenté les tribunes publiques à la fin de l'été — a toujours coloré les débats de la rentrée scolaire, d'autres affirment au contraire que les dernières années ont favorisé l'éclosion d'une nouvelle vague vestimentaire à l'école, plutôt déshabillée.

« Ce n'est plus ce que c'était », confie André Lacroix, directeur du Collège Mont-Saint-Louis, une école secondaire privée située à Montréal. Après avoir roulé sa bosse pendant une vingtaine d'années dans une dizaine d'écoles publiques et privées de notre réseau de l'éducation, il constate que les excès vestimentaires des dernières années ont pris une allure... différente.

De la chambre à coucher

à la salle de classe

Comme si l'on pouvait sauter de la chambre à coucher à la salle de classe sans faire de retouches à la garde-robe, certaines fillettes — dès la première année ! — portent camisoles à bretelles spaghetti, aérant leur nombril, et un ou deux anneaux au passage. Les pantalons sont à taille si basse, toujours chez les demoiselles, qu'on fait plus que deviner l'ombre d'une culotte ou encore d'un string. Pour faire l'ascension des escaliers de l'école, ces lolitas tanguent dangereusement sur des chaussures à semelles hautes.

Adeptes d'un look plutôt pyjama, les garçons rivalisent entre eux à coups de mesures de fond de culotte : c'est à celui qui réussira à le faire traîner par terre, on dirait. Les lacets n'ont plus la cote s'ils sont noués, et la vue d'un boxer qui dépasse n'a plus de quoi faire rougir, au contraire.

« Nous sommes confrontés à des excès vestimentaires qui nous interpellent comme adultes ! », explique simplement Richard Cloutier, directeur de l'école secondaire Horizon Jeunesse, une polyvalente de 1200 élèves située à Laval. Laissés au « bon jugement des adultes » de cette école, lesdits excès sont signalés à l'élève, qui doit rebondir dans le bureau du directeur s'il se montre récalcitrant. Une pile de t-shirts extralarges arborant la phrase « J'aime mon école » traînent dans le bureau du directeur pour couvrir tout ce que l'on ne saurait voir...

Retour à la maison

Le Collège Mont-Saint-Louis a choisi un autre moyen pour convaincre certains de ses élèves qu'on ne s'habille pas de la même manière pour fréquenter l'école que pour faire la bamboula le samedi soir. « On a resserré notre code vestimentaire cette année », explique André Lacroix. Plus de jeans à l'école, épaules recouvertes et ventre camouflé, exit le t-shirt à col rond ou en V, et « les souliers conçus pour les activités sportives, les bottes d'hiver, de travail, de cow-boy et d'armée sont interdits ».

Deux centimètres de semelle à l'avant, cinq à l'arrière, aucun body piercing toléré — sauf le port des anneaux à l'oreille. Des pantalons de coupe régulière pour les garçons, pas de capuchon au chandail, et « les vêtements troués, effilochés, trop usés, délavés, d'armée, de camouflage, transparents ou de taille inappropriée à la ceinture ou dans la longueur, sont interdits ». Pas de crâne rasé, des teintes naturelles pour les cheveux, svp, et aucune « extravagance dans la coiffure ou la coupe », le non-respect de tout cela entraînant une sanction de type 3 : retour à la maison pour corriger la situation.

Dans le bas de la page, une petite note : « L'élève retourné à la maison devra reprendre les contrôles et les examens exigés la journée même de son absence », y stipule-t-on. « Les frais de surveillance d'examens seront alors assumés par les parents. » On a fait cet ajout spécifiquement pour éviter que des petits malins ne prennent l'habitude systématique de transgresser le code vestimentaire les jours d'examens, ce qui arrivait plus souvent qu'on le pense, explique M. Lacroix.

Avec un tel régiment de balises à respecter, les parents ont-ils sourcillé ? Tous n'adhèrent pas aisément à ce code, de même que leurs enfants, comme en témoignent les dizaines d'avertissements servis chaque semaine aux jeunes « contrevenants » de la mode scolaire. « L'appui des parents est très inégal », confie André Lacroix, qui n'a pas barré de façon définitive l'option de l'uniforme pour le collège, comme l'ont adopté près de 80 % des écoles secondaires privées du Québec.

« Nous avons convié les parents d'élèves de secondaire 1, au printemps dernier, pour une réunion portant spécifiquement sur cette question du code vestimentaire, explique le directeur de Mont-Saint-Louis. Nous voulions les informer avant le magasinage de la rentrée. » Une présentation en Power Point colorée de photos d'élèves vêtus de toutes les façons, le visage en moins, devait servir à les convaincre de la nécessité de telles règles vestimentaires. « Certains ont protesté, mais ils ont compris. »

Les débats des dernières semaines ont démontré la vive division des parents, et de la société en général, autour de ces questions scolaires qui viennent soudainement chatouiller les valeurs familiales.

Microcosme de la société, l'école dicte déjà le contenu des apprentissages que goberont nos enfants, la nature de la collation et du dîner qu'ils avaleront ; viendra-t-elle maintenant nous dire comment habiller nos moussaillons ?, ont rugi certains parents.

Comment une minorité de mal-vêtus — ou de dévêtus, c'est selon — viendra-t-elle donner la norme à une école entière ? ont déploré certains autres, pestant contre une garde-robe à renouveler entièrement, des liasses de dollars à débourser pour l'achat des uniformes et le frein scolaire à toute audace vestimentaire inoffensive de leurs adolescents.

La division dans le public se traduit d'ailleurs de façon éloquente à travers un sondage effectué le printemps dernier par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) : à la question : « Êtes-vous pour ou contre le port de l'uniforme à l'école ? », 50 % des 600 commissaires d'école interrogés à travers le Québec ont répondu oui, contre 48,8 % qui n'y étaient pas favorables. Une division parfaite !

« Je pense que c'est la solution facile que de régler le problème avec le port de l'uniforme, croit la sexologue Francine Duquet, professeure de sexologie à l'Université du Québec à Montréal. C'est une solution, oui, mais il faut l'accompagner d'une réflexion sur le vêtement auprès des jeunes : est-ce qu'il y a des vêtements qui sont plus ou moins appropriés pour l'école ? »

Dans cette minisociété qu'est l'école, aux adultes, alors, d'éduquer les enfants sur les règles à appliquer « qui permettent une cohérence sur la vie en groupe et empêchent les débordements », poursuit la sexologue.

Le même code de vie prévalait à l'époque — pas si lointaine — où c'étaient les cheveux longs et les paires de jeans qui faisaient sursauter les dirigeants d'école au hasard d'un couloir. « Le look petite fille mise beaucoup sur le vêtement sexy », affirme Francine Duquet. « Nous sommes dans une société de plus en plus sexuée », confirme Richard Cloutier, de l'école Horizon Jeunesse. « Les jeunes filles, surtout, sont soucieuses dès le plus jeune âge de leur tenue et de la séduction qu'elle opère. »

Pendant que Britney Spears attire des foules de jeunes fillettes de 6 à 12 ans qui reproduisent au salon des chorégraphies auxquelles elles ne comprennent sans doute pas toutes les nuances, les diktats de la mode ont pris d'assaut le marché des tout-petits, commençant dès l'enfance à dessiner des vêtements... d'adultes miniatures. Avec pour résultat des chaînes de lingerie qui ont des collections de sous-vêtements junior, et des parents qui ne savent pas dire non aux vertus du string pour une enfant de troisième année !

« On est en train de faire porter à un enfant un vêtement qui a une connotation sexuelle et érotique trop forte, et qu'il n'est pas capable de gérer », déplore Mme Duquet, qui se spécialise dans l'éducation des enfants et des adolescents à la sexualité. « Il y a comme un débordement maintenant : on prend les adolescents pour des adultes, et les enfants pour des ados, et avec ça, on a des parents qui ne sont pas encore sortis de leur crise d'adolescence ! »

Pendant qu'on essaie, donc, de transformer nos petites puces à couettes en minifemmes fatales, l'univers dans lequel nous baignons « mise beaucoup sur une séduction à caractère sexuel », poursuit la professeure de l'UQAM. Le contexte de l'habillement peut difficilement être détaché de cette banalisation médiatique de la sexualité », Star Académie, Loft Story et autres téléréalités génératrices de vedettes sexy à l'appui.

Il ne faut pas se surprendre, alors, que ce phénomène d'érotisation de l'enfance connaisse des sursauts jusqu'à l'école, où ce ne sont pas tous les enfants — ni tous les parents — qui ont saisi qu'une tenue olé olé n'a tout simplement pas sa place et peut avoir une incidence néfaste sur les relations des jeunes filles avec les garçons.

Les interventions sont toutefois délicates : « Comment sensibiliser nos élèves à cette dimension de l'hypersexualisation du vêtement et de l'impact que ça peut avoir, sans tomber dans le piège de la provocation » et du syndrome « elle l'a cherché » ?, demande Mme Duquet.

Vue sous un autre angle, l'intervention auprès des élèves à la tenue déplacée peut aussi donner du fil à retordre aux directions d'école. Et si cette tenue osée ne l'était qu'à vos yeux, monsieur le directeur ?, ont répondu à Richard Cloutier pas plus tard que cette semaine deux jeunes filles arborant microjupes et camisoles révélatrices. « Un peu comme si c'était moi qui avais un regard sexué plutôt qu'elles qui avaient une tenue qui cloche, explique-t-il. Ça ne m'a pas ébranlé, mais c'est une forme de manipulation qui n'est pas toujours simple à gérer. »

Plutôt que de bondir sur l'uniforme dans le but de refroidir les ardeurs vestimentaires de quelques élèves aventuriers, pourquoi ne pas laisser le gros bon sens faire son oeuvre, gérant les « cas » au moment où ils surviennent ? « C'est que les cas surviennent souvent », explique André Lacroix, du Mont-Saint-Louis. « Peu importe le code, les élèves vont toujours trouver une façon de le contourner. C'est pour cela qu'on a décidé de le resserrer. »

À l'école primaire de la Chantignole, à Bromont, on s'est doté d'un code vestimentaire qui ne tolère pas, comme les autres, une légèreté excessive... «Tout se passe à merveille », explique la directrice Marie-Claude Gauthier, qui a déjà accompagné un tel code d'une réflexion avec les élèves de 5e et 6 e années dans une autre école qu'elle dirigeait il y a cinq ans. « C'est très harmonieux, mais nous avons l'appui de tout le monde : des parents, des enseignants, des élèves. »

Un soutien qui semble indispensable quand on sait les difficultés qu'ont connues certains conseils d'établissement pour convaincre une assemblée de parents de la nécessité de passer de la bretelle spaghetti à la bretelle lasagne... « Lorsque les parents s'inquiètent des règles de notre code vestimentaire, je leur réponds de manière très simple, explique André Lacroix : "Et si je me présentais devant vous en jeans effilochés, ou bien au gym en habit-cravate, que diriez-vous ? " »
2 commentaires
  • Stéphanie Bouchard - Inscrite 23 mars 2006 10 h 06

    Parce qu'il faut que ça change !

    En tant que future enseignante, je ne veux pas que mes élèves passent plus de temps à essayer de ressembler à leur vedette préférée qu'à étudier. Même s'il risque d'avoir des cris et des larmes, je crois qu'ils vont finir par comprendre que c,est pour leur bien que l'on fait ça. Définitivement, c'est la dernière solution qui nous reste, je le craint fort...

  • Ghyslain Cantin-Savoie - Inscrit 11 février 2008 11 h 21

    l'uniforme devrait être établit au primaire et non au secondaire

    J'ai mentit dans le formulaire d'inscription. Je n'ai pas de 18 à 34 ans mais j'ai bien 14 ans. Et voici mon opinion: l'uniforme scolaire ne devrait exister qu'au primaire, puisque les élèves du primaire sont immature et souvent inconscients. Parcontre, l'uniforme au secondaire devrait être totallement abolit puisque l'uniforme y est complètement inutile. 1. Ça coute cher. 2. habituellement, les élèves vont vouloir avoir un look extravagant, mais ne vont pas se promener tous nus! Je suis dans une école où il n'y a pas de code vestimentaire et je peux vous affirmer avoir vu des choses étranges que je califirait même de fucké. mais qu'est-ce que ça fait? Qu'est-ce que ça fait que 3 personnes aient un mohawk, qu'il y ait 4-5 personnes arborant le look emo, et que plusieurs personnes ont minimum deux couleurs dans les cheveux? Et les filles de mon école n'ont pas de bretelles spaghetti ni de chandail bédaine. Quelques unes ( plus particulièrement les plus vielles) vont arborer un ravissant décolté mais pensez-vous qu'à cet âge les yeux des élèves sont chastes et purs? pas en 2008 non.

    Je vous salut cordialement, le devoir, et si quelqu'un à un commentaire négatif ou positif sur mon commentaire, veuillez l'envoyer à cette adresse: polirage@hotmail.com