Il faut relever le défi de l’intégration

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Un élève qui a besoin d’un soutien appuyé peut se retrouver dépassé d’un point de vue scolaire dans un groupe de 32 élèves.
Photo: Agence France-Presse (photo) Damien Meyer Un élève qui a besoin d’un soutien appuyé peut se retrouver dépassé d’un point de vue scolaire dans un groupe de 32 élèves.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 1943, le Québec a adopté le modèle de l’école gratuite et obligatoire, prônant un système démocratique et accessible dans un réseau ouvert à tous les enfants sans distinction. Près de 70 ans après ce virage sociétal, à l’heure où l’école est le passage obligé de l’insertion sociale, l’intégration de tous les élèves demeure une priorité et un défi de taille.

«Une école pour tout le monde est au coeur de la philosophie de l’école publique. Tout le monde peut et doit y trouver sa place », clame Martin Lauzon, président du Syndicat de l’enseignement secondaire des Basses-Laurentides. Un avis partagé par Joanne Bertrand, présidente du Syndicat de l’enseignement de la Seigneurie-des-Mille-Îles : « L’école sans discrimination est une priorité. »


L’accessibilité universelle à l’école publique peut s’avérer aussi importante que délicate à mettre en oeuvre : les difficultés de parcours sont multiples et n’ont pas toutes la même incidence ni la même gravité. Qu’il s’agisse d’un trouble envahissant du développement (TED), d’un trouble d’apprentissage, de comportement, de psychopathologie, de déficience, de dyslexie, d’un handicap ou encore de francisation, chaque cas est différent des autres et appelle sa propre solution. Voilà pourquoi les élèves, pour autant qu’ils soient correctement diagnostiqués, entament leur parcours scolaire accompagnés d’un plan d’intervention, qui amène l’enseignant à adapter son approche à chaque cas.

 

Nécessaire réussite


Mais relever le défi de l’accessibilité ne va pas sans réflexion ni sans les structures de soutien adéquates, comme des classes à effectifs réduits. « L’intégration des élèves peut être une réussite, mais encore faut-il pouvoir le faire dans de bonnes conditions », estime Martin Lauzon. Et même si l’analyse des besoins et des solutions envisageables est indispensable pour une intégration réussie, elle est souvent négligée. « Dans certains cas, l’intégration d’un élève en difficulté dans une classe régulière est une mauvaise solution. Il faut faire une bonne analyse de la situation et distinguer s’il y a lieu d’intégrer l’élève. Malheureusement, ce n’est pas toujours fait. »


Le talon d’Achille est, selon lui, la politique de l’intégration massive imposée au détriment des besoins des élèves : intégrer tout le monde et par n’importe quel moyen, parfois pour les mauvaises raisons. « Il arrive que des élèves en difficulté soient intégrés dans une classe régulière uniquement parce qu’il ne reste plus de place dans les groupes spécialisés », s’indigne Joanne Bertrand.


L’élève qui aurait eu besoin d’un soutien appuyé se retrouve ainsi dépassé d’un point de vue scolaire dans un groupe de 32 élèves. Le passage du primaire au secondaire peut notamment s’avérer difficile. « Au primaire, l’élève a un enseignant, une classe, une structure. Quand il arrive au secondaire, il est parachuté dans un groupe de 32, avec huit ou neuf enseignants. Si cet élève a des troubles de comportement, il devrait être dans une classe adaptée », affirme Martin Lauzon.


Qui plus est, cette situation se détériore, a constaté Martin Lauzon. « Nous allons vers une intégration de plus en plus massive. Les élèves sont de plus en plus souvent intégrés même s’ils ont été diagnostiqués et qu’ils ont du mal à suivre. Ce ne sont pas les bonnes conditions pour réussir. » Alors que le nombre d’élèves augmente, le nombre de groupes n’évolue pas en conséquence et le nombre de groupes à effectifs réduits diminue, note-t-il.


Cette politique d’intégration a ainsi des conséquences négatives sur l’ensemble des élèves et des enseignants. « Quand un enseignant doit s’occuper en privé d’un élève pendant le cours, c’est l’ensemble des élèves qui en subissent les conséquences. Tout le monde est perdant », souligne Martin Lauzon. Pour que la classe se déroule bien, il faudrait tenir compte aussi bien des besoins de l’élève en difficulté que de ceux des autres élèves. « Il faudrait se demander si l’intégration d’un élève en difficulté dessert l’élève intégré, mais aussi si elle dessert les autres élèves. Il faut tenir compte des besoins des autres. »


Du côté des enseignants, le même constat peut être dressé : intégrer sans discernement les élèves en difficulté est loin d’être une solution. « L’an dernier, une des enseignantes de notre commission avait 16 élèves avec un plan d’intervention sur un total de 32 élèves, ce qui l’obligeait à préparer 17 plans de cours différents pour répondre aux besoins des élèves. C’est invivable. » Et, selon Joanne Bertrand, ce type de situation ne correspond ni aux compétences ni à la formation des enseignants : « On ne peut pas demander aux enseignants d’être orthophonistes, psychologues et orthopédagogues. »


Lorsqu’il est temps de prendre des décisions, Joanne Bertrand insiste sur la nécessité de faire participer les enseignants à la réflexion. Il est indispensable, selon elle, « d’écouter les enseignants sur le terrain. Les solutions sont parfois décidées en haut lieu sans consultation avec les personnes concernées. Les enseignants sur le terrain ne sont pas toujours écoutés et leur expérience pourrait être mieux utilisée. »


L’argent, toujours l’argent


Pour réussir à mieux intégrer les élèves, le nerf de la guerre demeure la question financière : il faudrait, insistent Martin Lauzon et Joanne Bertrand, davantage de moyens pour avoir plus de services, pour créer de nouveaux groupes et offrir à ceux qui en ont besoin des groupes à effectifs réduits. « Il est utopique de couper dans les budgets sans incidence sur les services qu’on donne aux élèves. Il faudrait des investissements massifs en éducation », revendique Joanne Bertrand.


Il est par ailleurs inadmissible, selon Martin Lauzon, que des centaines de millions de dollars publics soient consacrés à l’école privée alors que l’école publique souffre d’un tel sous-financement. « La plupart des citoyens contribuent à financer des écoles auxquelles ils n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants », dénonce-t-il.


Mais, même si elles sont privées de moyens, Martin Lauzon tient à célébrer les initiatives dispersées menées dans les écoles publiques, qui sont autant d’exemples d’intégration réussie. La multiplication de projets sportifs, artistiques, musicaux, alternatifs et internationaux, où chacun peut participer à sa mesure et à son rythme, prouve à quel point l’école publique fait preuve d’imagination, de créativité et de vitalité. « L’école publique trouve des façons intéressantes de répondre aux besoins de tous les élèves avec les moyens qu’elle a, se réjouit-il. Elle est extraordinaire, très vivante et dynamique et nous voulons la valoriser pour ce qu’elle est. »

Collaboratrice