Enseigner au secondaire - Sans aucun regret!

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation, septembre 2012

Ils avouent bien rencontrer des difficultés au jour le jour. Mais, si c’était à refaire, ils choisiraient à coup sûr la même carrière. Des enseignants du secondaire témoignent.

Caroline D’Amour et Jean-François Houle sont tous les deux enseignants en sciences humaines à l’école secondaire Félix-Leclerc, à Pointe-Claire, sur l’île de Montréal, qui fait partie de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys. Cet établissement est fréquenté en grande majorité par des adolescents issus des classes sociales aisées habitant l’ouest de l’île, mais il traîne cependant son lot de difficultés.


« Peut-être justement parce que nous sommes situés dans un quartier privilégié, estime Caroline d’Amour. Nous n’avons pas accès aux mêmes ressources que les écoles situées en zone difficile, en ce qui a trait aux psychologues, aux orthopédagogues, aux orthophonistes, etc. Or, d’abord, certains de nos élèves sont moins favorisés que les autres, ensuite, même dans les milieux privilégiés, il peut y avoir des problématiques de violence, de séparation, d’absence des parents… Autant de situations qui peuvent faire basculer un adolescent. »

 

Difficultés


Face à ces situations, Caroline et Jean-François se sentent souvent démunis. « D’après l’une des toutes dernières études, notre école est celle où le revenu familial moyen est le plus élevé au Québec, note celui qui est enseignant depuis cinq ans et qui a reçu sa permanence à Félix-Leclerc l’an dernier. Nous avons pourtant des problématiques d’échec. Beaucoup d’immigrés fréquentent l’école, certes, des élèves généralement aisés, qui ont le dernier iPod et leurs trois repas quotidiens… mais qui n’évoluent pas dans un environnement francophone et qui, du fait des obligations liées à la loi 101, se retrouvent à parler français uniquement dans le milieu scolaire. Ils ont du mal à rattraper le retard linguistique et ça rejaillit sur plusieurs disciplines et sur leurs résultats en général. »


Même si travailler au quotidien avec des adolescents exige une énergie monstre, même s’il y a de la frustration, de l’agacement, de la fatigue psychologique, de la peine parfois lorsqu’elle est devant un élève qui fait des efforts mais qui a un potentiel limité, même si elle ne sent pas toujours un soutien de la part de sa hiérarchie et de la société en général, Caroline se dit heureuse d’avoir choisi ce métier et ne se voit en faire un autre pour rien au monde.


« Mon entourage proche voit bien ce que cela exige comme énergie d’être enseignant, raconte-t-elle. Mais, dans le reste de la société, on ne se sent pas soutenu. On entend toujours parler de nos deux mois de vacances et de notre incapacité à contrer le décrochage. On n’entend parler que d’intimidation… Comme s’il n’y en avait qu’à l’école, comme si on devait aussi assumer le rôle des parents. Oui, l’éducation, ça coûte cher et le retour sur l’investissement est long à venir. Et, oui, il faudrait pourtant y mettre encore plus d’argent pour offrir encore plus de services, pouvoir dédoubler des classes, etc. Parce qu’un décrocheur, ça coûte bien plus cher à toute la société. »


On devient enseignant par vocation, presque par sacerdoce. Sinon, on ne tient pas. Bien sûr, la paie tombe toutes les deux semaines… mais Caroline et Jean-François sont affirmatifs : elle est loin de correspondre au nombre réel d’heures qu’ils font.


« Si un adolescent vient me parler d’un problème, que ce soit au sujet de mon cours ou de quelque chose de plus personnel, explique Caroline, ç’a beau être l’heure de ma pause ou de mon dîner, bien sûr que je vais l’écouter. Même chose lorsque je suis en récupération avec des élèves. Ça dure officiellement une demi-heure… Mais, au bout de ces trente minutes-là, je ne vais pas leur dire : “ Allez hop, on ferme ! ”, alors qu’ils sont sur le point de comprendre quelque chose. Si j’étais un prestataire de services comme un autre, c’est ce que je ferais. »


Jean-François, lui, ne compte pas le temps qu’il consacre au parascolaire. « C’est beaucoup de bénévolat, il ne faut pas se le cacher, assume-t-il. Je peux le faire aujourd’hui parce que je n’ai pas encore de famille. J’aime le faire parce que, si au sein de la commission scolaire je ne suis qu’un numéro, j’ai un sentiment d’appartenance très fort envers mon école. C’est important, ce rapport autre qu’on a avec les élèves. Ça tisse des liens de confiance, de respect. Ils se rendent compte que nous ne sommes pas que des enseignants. Que nous avons des passions, que nous avons une vie en dehors de l’école. La communication entre eux et nous devient alors plus facile. C’est sûr que le soir, je suis complètement brûlé, mais je suis heureux d’être brûlé parce que j’ai l’impression d’avoir fait du bien. »

 

Quelle crise?


Plus que de leur inculquer des connaissances scolaires, Jean-François souhaiterait avant tout parvenir à faire de ces élèves de futurs adultes citoyens actifs qui sachent comment la société fonctionne et qui se questionnent à son sujet. Il a cependant parfois l’impression que la route est longue. Au printemps, la crise étudiante était, selon lui, un bon moyen d’amener le débat dans ses classes de troisième et quatrième secondaires. Quelle société voulons-nous ? Travailler sur l’égalité, le contexte social dans lequel le Québec évolue, etc.


« Dans l’ouest, il y avait peu de réceptivité à cela, estime-t-il, désabusé. Ils savent que, même si les droits de scolarité augmentent, leurs parents pourront toujours payer leurs études. Ils sont très centrés sur eux-mêmes. » « La vie est sans doute un peu facile pour eux, ajoute Caroline. Ça ne les pousse pas à aller chercher leur potentiel. Si je voulais qu’ils se souviennent de moi dans dix ans, j’aimerais que je sois celle qui les a poussés dans leurs retranchements, qui leur a dit qu’on n’a rien sans rien et que ce serait dommage qu’ils se ferment des portes parce qu’ils ne travaillent pas assez maintenant. Oui, ils sont jeunes pour entendre cela… Mais, petit à petit, il faut que ça fasse son chemin dans leur tête. »


En attendant, l’un et l’autre aimeraient seulement être entendus sur un point pour commencer : la réduction du nombre d’élèves par classe. « Parce que moins ils sont nombreux, mieux on travaille avec eux, commente Jean-François. Aussi pour une question de bruit… » Caroline acquiesce : « J’avais complètement oublié cela lors de mon congé de maternité. C’est ce qui m’a le plus surprise en revenant. Trente adolescents qui sortent leurs manuels et leurs stylos, je vous assure que ça fait du bruit ! »

Collaboratrice

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

À voir en vidéo