Le Fablier à Longueuil - La reprise de pouvoir des mères pauvres

Benoit Rose Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Unique en son genre au Québec, le groupe d’alphabétisation familiale Le Fablier s’est donné pour mission d’agir à plusieurs niveaux pour prévenir l’analphabétisme dans les familles pauvres. Situé dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Longueuil, l’organisme part du constat que le parent est le modèle de l’enfant. Il mise donc principalement sur son renforcement et sur son rôle essentiel de premier éducateur. Mais éducation citoyenne et mobilisation sont aussi à l’ordre du jour.

Sonia Desbiens et Karine Côté, des intervenantes, accueillent chaleureusement leur invité dans ce qui constitue un vrai milieu de vie, tandis que leur collègue Sylvie Turner est partie chercher le café pour la réunion du jour. « On aimerait pouvoir être quatre dans l’équipe permanente, et même cinq, mais notre financement nous en empêche, confie rapidement Sonia. Parce que c’est sûr que les besoins sont là. À trois, c’est le minimum pour fonctionner. » La gestion du Fablier se fait de façon participative, c’est-à-dire que les décisions sont prises collectivement. Au sein de cette structure horizontale sans hiérarchie, Sonia porte officiellement le chapeau de la coordonnatrice.


Nous bavardons dans la grande salle communautaire, qui s’apparente à un salon convivial où les membres sont bienvenus en tout temps. « On veut qu’ils se sentent chez eux », lance Sonia. On aperçoit plus loin une salle à manger et une cuisine. Il n’est pas rare que des membres viennent dîner ici avec les intervenantes. Mais qui sont-ils ? « En majorité, répond Sylvie, qui nous a rejoints, ce sont des femmes, donc des mères, autant monoparentales qu’en couple, et qui souvent sont à la maison. En général, elles ont eu de mauvaises expériences scolaires. Leur niveau de scolarité n’est pas très élevé. Elles ne sont pas complètement analphabètes, elles savent reconnaître les lettres, lire des syllabes, lire un mot, mais ça devient plus difficile de lire une phrase et d’en comprendre le sens. » Des analphabètes fonctionnelles ? « Exactement. »


Isolement


Pour elles, lire et comprendre la posologie sur une bouteille d’aspirine est une tâche difficile. Remplir un formulaire est une lourde entreprise. De nombreux obstacles se dressent ainsi au quotidien. Et ces femmes vivent isolées. « C’est à ce moment-là qu’elles font appel à nous », indique Sylvie. La première préoccupation des mères qui viennent chercher de l’aide est le développement de leurs enfants : elles craignent de ne pas être capables de les accompagner convenablement. Elles sont inquiètes à propos de l’école qui s’en vient et veulent briser l’isolement dans lequel leurs petits grandissent. Sans surprise, elles manquent généralement d’estime de soi. « Elles se sont fait dire qu’elles n’étaient pas intelligentes », de déplorer Sonia.


Les ateliers d’alphabétisation familiale gratuits qu’elles suivront ici avec leurs enfants aborderont quatre volets. Les intervenantes viseront d’abord le développement ou le maintien des habiletés de lecture, d’écriture et de prise de parole du parent. Ensuite, celui-ci sera appelé à soutenir ses enfants dans leur éveil à l’écrit et leur appropriation de la lecture et de l’écriture (dans un renforcement de l’expérience parentale). Puis, on suscitera la participation du parent au sein de sa collectivité (école, quartier, ville, organisme). Enfin, il pourra aider ses enfants à développer la socialisation et le goût d’apprendre.


« Nous avons une approche de l’alphabétisation qui est populaire, explique Sonia, mais l’alphabétisation familiale vise en plus à redonner du pouvoir au parent dans son rôle auprès de son enfant. Donc, nous n’avons pas un impact seulement sur une personne, mais sur l’ensemble de la famille. Et nous prévenons ainsi l’analphabétisme des enfants, parce qu’on sait que plus on agit lorsqu’ils sont jeunes et plus le parent est présent, plus ils ont de chances de réussir à l’école. »


S’il faut passer par une certaine reconstruction de la mère fragilisée afin qu’elle puisse jouer un rôle positif pour la génération suivante, il faut également lutter pour l’amélioration des conditions de vie de ces familles. Parce que le lien entre la pauvreté et l’analphabétisme est clair. En raison de sa vision des choses, la petite équipe du Fablier se démène de façon globale en revendiquant, en se mobilisant et en se portant à la défense de droits qu’elle juge bafoués. La troupe était dans la rue à Montréal le 22 août dernier. Elle a frappé sur des casseroles ce printemps. Elle fait partie de la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics.


 

Sensibilisation


La sensibilisation fait partie intégrante des pratiques. S’inspirant du pédagogue brésilien Paulo Freire, les intervenantes expriment dans un document de réflexion que celle-ci « permet aux personnes opprimées de prendre la parole, de voir que les contradictions de la société ne sont pas une fatalité. […] Le Fablier devient un lieu de sensibilisation qui amène les parents à devenir des agents de développement. […] Le travail collectif consiste à renvoyer à chacun des miroirs, des langages, des espaces afin qu’il puisse se reconnaître, se construire avant d’établir des rapports sociaux et de participer à la collectivité. »


Croisée dans la salle communautaire, Kathy témoigne de son expérience ici et de son attachement au groupe. Membre active jusque dans le comité de parents participants, elle est originaire de Sept-Îles et ne connaissait personne en arrivant à Longueuil il y a cinq ans. « Ça brise la solitude », lance-t-elle. Mère monoparentale, c’est grâce au Fablier qu’elle parvient vraiment à fréquenter les familles de son entourage, toutes un peu coincées dans leur train-train quotidien. Ce sont son réseau social et celui de ses enfants qui se sont construits ici. « On échange. C’est bon pour le moral et pour la confiance en soi. Et ça m’aide avec les enfants. Ils choisissent des livres dans la bibliothèque ici et je leur fais la lecture à la maison. »


Le financement, il faut le noter, est un enjeu fondamental pour les groupes populaires et communautaires. Subventionné à la fois par le ministère de la Famille et le ministère de l’Éducation, Le Fablier recueille aussi des dons pour ses activités et pour payer son loyer annuel très élevé de 42 000 $. Les subventions ne couvrent grosso modo que les salaires. Les intervenantes se montrent particulièrement critiques envers les partenariats public-privé (PPP) sociaux, citant en exemple celui conclu par le gouvernement avec la Fondation Chagnon. Pour elles, c’est une façon pour le gouvernement de se désengager, avec pour conséquence une perte d’autonomie pour les organismes et une gestion pour le moins déficiente de la pauvreté. « Le contrôle de la qualité du service est dans les mains du secteur privé, et on sait qu’il n’en fait pas. Il y a des enjeux là », souligne Sonia. La défense des droits prend le bord, ajoute Karine Côté. « Ce que se disent souvent les organismes communautaires entre eux, confie-t-elle, c’est que le gouvernement fait de la gestion des pauvres au lieu de faire de la gestion de la pauvreté. Et ça, c’est quelque chose que nous critiquons avec force. » Un thème toujours balayé sous le tapis en période électorale.