Collège Frontière – Ils étaient des ouvriers-enseignants…

Caroline Rodgers Collaboration spéciale
Au centre, Alfred Fitzpatrick
Photo: La Presse canadienne (photo) Au centre, Alfred Fitzpatrick

Ce texte fait partie du cahier spécial Québec 2012-Alphabétisation

Il y a cent ans, Alfred Fitzpatrick, un pasteur de la Nouvelle-Écosse, a fondé le Collège Frontière pour alphabétiser les ouvriers des camps de bûcherons, des mines et des chemins de fer en régions éloignées. La méthode choisie était originale : des ouvriers-enseignants se joignaient aux travailleurs dans leur labeur quotidien et, le soir venu, enseignaient la lecture et l’écriture.

Un siècle plus tard, le Collège Frontière offre divers programmes d’alphabétisation à travers le Canada et compte sur 500 bénévoles agissant auprès des adultes et des enfants, ainsi que sur des éducateurs salariés.


Au Québec, les premiers ouvriers-enseignants québécois étaient des étudiants de l’Université Laval et de l’Université McGill, qui allaient en Abitibi, à Sept-Îles, à La Tuque et à Gaspé pendant l’été et travaillaient dans les mêmes conditions et au même salaire que leurs confrères ouvriers. « En 1912, la population du Québec était de 3,3 millions et environ 80 % des travailleurs n’avaient pas de diplôme d’études secondaires, d’où l’importance d’essayer de renverser la vapeur et de leur permettre d’aspirer à un avenir meilleur en améliorant leurs connaissances », dit Mélanie Valcin, gestionnaire du Québec pour le Collège Frontière.


Jean-Guy Ouellette, aujourd’hui retraité du ministère de l’Éducation, a été ouvrier-enseignant dans un camp de bûcherons de la Côte-de-Beaupré, puis au sein d’une équipe d’entretien des chemins de fer entre Sept-Îles et Schefferville dans les années 1960. « Les équipes étaient logées à bord des trains, dit-il. Il y avait beaucoup de travailleurs immigrants, des Italiens, des Portugais, des Polonais, mais aussi des Québécois et des Terre-Neuviens. J’offrais des cours de français pour les allophones, en plus des cours d’alphabétisation. Mon souvenir le plus vif est celui d’un homme de la Côte-Nord, venu me demander de l’aider à lire une lettre de sa femme. Je lui ai proposé de l’aider à écrire une réponse et il a accepté. Il concluait sa lettre par “ c’est toute ”. Je lui ai suggéré d’ajouter, s’il le voulait, “ je t’embrasse ainsi que les enfants ” et il était tout gêné, c’était très touchant. »


La tradition revisitée


Cette année, le Collège Frontière a décidé de renouveler la tradition des ouvriers-enseignants en envoyant en poste quatre d’entre eux à différents endroits du Québec pour un an. Deux d’entre eux travaillent auprès d’employés de la Première Nation des Micmacs de Gespeg, en Gaspésie. Deux autres sont à Schefferville avec des travailleurs de Labrador Iron Mines.


À la différence de leurs prédécesseurs, ces ouvriers-enseignants du xxie siècle se consacrent à temps plein à leurs tâches d’enseignement. Et ces dernières vont au-delà de la lecture et de l’écriture. On vise également à améliorer d’autres compétences jugées essentielles en milieu de travail.


Laurie-Isabelle Denis et Yan Tapp, formateurs auprès des employés du Conseil de bande de Gaspé, ont rencontré chaque travailleur individuellement pour déterminer leurs besoins. « Notre objectif était d’établir quelles compétences l’employé souhaiterait améliorer, explique Laurie-Isabelle Denis. Les compétences jugées essentielles au travail sont la rédaction, l’utilisation de documents, le calcul, l’informatique, la capacité de raisonnement, la communication orale, le travail d’équipe et la formation continue. Ces employés sont ensuite libérés pendant leurs heures de travail afin de recevoir l’enseignement dont ils ont besoin. Et si quelques-uns ont des réticences, la plupart sont très intéressés à participer. »


En milieu urbain


En ville, la clientèle en alphabétisation est notamment composée d’allophones. Des activités de francisation sont donc également inscrites au programme. Le Collège Frontière collabore avec des organismes communautaires pour rejoindre cette clientèle.


À Montréal, c’est à Côte-des-Neiges que Nathalie McDuff, formatrice salariée, travaille auprès d’eux. « La clientèle est très diversifiée, dit-elle. On peut avoir des personnes de dix nationalités dans un atelier de quatorze personnes. Beaucoup viennent nous voir pour briser l’isolement, car elles n’ont pas beaucoup de gens à qui parler. De plus, la plupart envoient leurs enfants à l’école en français et ont besoin de nous pour les aider à superviser leur apprentissage scolaire. »


D’autre part, le Collège Frontière fait de la prévention auprès des enfants, entre autres avec les tentes de lecture. Pendant l’été, une équipe de bénévoles installe des tentes dans les parcs ou les camps de jour, où les enfants sont invités à découvrir des livres.


« Quand ils terminent l’année scolaire, les enfants ont atteint un certain niveau de lecture. Mais quand ils retournent à l’école en septembre, s’ils n’ont pas continué à lire pendant l’été ou n’ont pas eu accès à des livres, ils ont régressé d’un ou deux niveaux de lecture. On fait donc de la sensibilisation auprès des parents et on leur apporte des livres dans leur quartier. Chaque enfant qui passe sous la tente repart avec un livre neuf chez lui. À Montréal, on fait une quarantaine d’interventions chaque été », dit Mélanie Valcin.


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