Analphabétisme – Des milliards perdus !

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Au Québec, en 2012, 49 % des 16-65 ans souffrent de problèmes de lecture et d’écriture, tandis que 16 % de la population est complètement analphabète.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Au Québec, en 2012, 49 % des 16-65 ans souffrent de problèmes de lecture et d’écriture, tandis que 16 % de la population est complètement analphabète.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au Québec, près d’une personne sur deux possède de faibles compétences en littératie, ce qui engendre d’importantes conséquences socioéconomiques pour la province. Bien qu’on tente de s’attaquer au problème depuis la publication du rapport Parent et la fondation du ministère de l’Éducation au début des années 1960, il reste encore beaucoup à faire.

Si, en 2012, 49 % des Québécois âgés de 16 à 65 ans éprouvent des problèmes de lecture et d’écriture, tous ne sont pas complètement analphabètes. On estime qu’environ 16 % de la population québécoise souffre d’analphabétisme complet et que 33 % est analphabète mais fonctionnelle. Parmi ces personnes, 55 % sont francophones et 43 % anglophones.


« Ce que ça signifie, c’est que 33 % de la population québécoise n’arrive pas à atteindre un niveau suffisant de littératie pour pouvoir compléter la cinquième secondaire, développer de nouvelles compétences professionnelles ou occuper un emploi de base. À cela s’ajoute 16 % de la population qui n’est pas fonctionnelle. Elle ne peut ni lire, ni écrire. C’est grave », souligne Mme Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal.


Les causes de l’analphabétisme sont multiples. Le milieu de vie constituant un facteur de risque élevé, beaucoup d’analphabètes sont issus d’un milieu défavorisé. Certains connaissent des difficultés d’apprentissage et ne bénéficient pas du soutien dont ils ont besoin. La recherche scientifique démontre également que l’une des causes importantes de l’analphabétisme est la maîtrise insuffisante des conventions relatives à l’écrit (maîtrise de l’alphabet, rapidité de l’identification des mots, etc.) et que l’atteinte de cette maîtrise requiert, pour plusieurs, un enseignement explicite et systématique dès la maternelle.


Conséquences


Pour le Québec, ce taux d’analphabétisme élevé engendre de multiples conséquences à divers niveaux. Au plan économique, par exemple, l’impact est important. « On sait que les personnes de plus de 16 ans qui ne réussissent pas à développer suffisamment leurs compétences en littératie sont très à risque de décrocher du système scolaire. Ça représente, selon l’économiste Pierre Fortin, un coût de près d’un demi-million de dollars par décrocheur », relève la doyenne.


Le niveau de littératie de la population d’un pays a également une incidence directe sur la croissance globale de son produit intérieur brut et sa réussite économique à long terme. D’après une étude de Statistique Canada publiée en 2004, une hausse de 1 % du niveau de littératie de la population par rapport aux autres pays permettrait d’engendrer une hausse de 2,5 % du niveau de productivité de la main-d’oeuvre et de 1,5 % du produit intérieur brut par personne. Toujours selon cette étude, au Canada, chaque hausse de 1 % du niveau global de littératie permettrait d’engendrer une augmentation du revenu national de 32 milliards.


Aussi, l’analphabétisme contribue à accroître la demande pour les services de santé, le coût et la durée des soins, le recours à l’aide sociale, tout en nuisant à l’engagement communautaire et à la participation civique.


Quant aux coûts individuels, ils sont nombreux. Il est établi que des personnes ayant de faibles capacités en littératie ont plus de difficultés à décrocher un emploi. Lorsqu’elles travaillent, elles ont généralement des revenus plus faibles et occupent des postes peu ou non qualifiés, lesquels sont souvent précaires.


Par conséquent, ces personnes ont plus tendance à souffrir d’une alimentation inadéquate, à vivre dans un logement insalubre, à travailler dans un milieu dangereux, à se sentir isolées ou à démontrer des difficultés à adopter des habitudes de vie saines, ce qui est susceptible de nuire à leur développement comme à celui de leurs enfants.


Des solutions ?


Si, depuis la parution du rapport Parent, le Québec a déployé nombre d’efforts pour réduire le taux d’analphabétisme dans la province, les avancées réalisées ont, somme toute, été limitées. Malgré que le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) ait fait de l’alphabétisation une de ses priorités en 1990 et qu’il ait réitéré cet engagement en 2002 dans la Politique gouvernementale d’éducation des adultes et de formation continue, les enquêtes de l’Organisation de coopération et de développement économiques révèlent une absence de progrès entre 1995 et 2003.


« On a fait des pas en avant et on continue d’en faire. Plusieurs personnes et organismes, dont la Fondation pour l’alphabétisation, font un travail remarquable. Toutefois, ces efforts ne sont pas suffisants, ils sont trop souvent fragmentés et ne bénéficient pas du soutien que pourrait leur fournir la recherche scientifique sur la lecture et l’écriture », soutient Mme Brodeur.


« En 2012, on comprend beaucoup mieux qu’auparavant les causes de l’analphabétisme et on sait mieux comment le prévenir, poursuit la doyenne. Par exemple, grâce à la recherche, on sait qu’un enfant qui éprouve des difficultés de lecture à la fin de sa première année du primaire présente un risque très élevé de connaître de sévères difficultés d’apprentissage tout au long de son parcours scolaire. On sait par ailleurs qu’un enseignement explicite et systématique des conventions de l’écrit dès la maternelle permet de réduire de façon significative le nombre d’élèves en difficulté à la fin du premier cycle primaire. Dans une perspective de respect de la personne, d’accessibilité et de réussite scolaire, ainsi que de justice sociale, nous avons le devoir de mettre ces connaissances au service des personnes et de la société. À cet égard, le MELS a un rôle capital à jouer. »


D’après la doyenne, il importe donc de fédérer les efforts et de les canaliser en fonction des connaissances issues de la recherche scientifique. À ce propos, la création d’un Centre québécois d’excellence pour la littératie tout au long de la vie permettrait de concerter les actions de recherche, de formation, de transfert et de mobilisation de connaissances, et ce, de la petite enfance à l’âge adulte. Ce centre pourrait être financé par le Fonds de recherche sur la société et la culture (FRQSC) et le MELS. Palliant le manque créé par la disparition du Canadian Language and Literacy Research Network (CLLRNet), qui a oeuvré de 2001 à 2010, ledit centre d’excellence permettrait au Québec de mener des travaux rigoureux, d’envergure, favorables aux Québécois et à la francophonie.


 

Prévention


Mme Brodeur rappelle que la prévention est l’une des clés du succès et qu’elle pourrait être davantage mise de l’avant en milieu scolaire. « Édifier des fondations solides lorsqu’on bâtit une maison est plus gagnant que de tenter de les consolider lorsque la maison est terminée. C’est la même chose avec la littératie. Si on prévient les difficultés de lecture dès l’enfance, on accroît de façon significative la réussite en lecture mais aussi dans les divers domaines d’apprentissage scolaire. »


Dans cet esprit, à l’été 2011, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) a demandé au MELS qu’il revoie des éléments du Programme de formation de l’école québécoise, afin d’y inclure des composantes liées à l’apprentissage de la lecture-écriture, ce à quoi l’ex-ministre Line Beauchamp a donné son aval. D’après Mme Brodeur, il est impératif que ces travaux soient menés à terme sans tarder.


« Cette modification du programme est cruciale, estime-t-elle. Elle permettrait d’enrichir le programme actuel, de l’arrimer à l’état des connaissances issues de la recherche scientifique et d’en hausser l’efficacité. Du coup, le programme enrichi contribuerait à prévenir les difficultés d’apprentissage de la lecture et à réduire le taux d’analphabétisme. Afin que cette modification puisse porter fruit, et compte tenu du virage significatif qu’elle implique, il sera toutefois essentiel de mettre en oeuvre une stratégie afférente d’information, de formation et d’accompagnement du milieu scolaire. Il sera également pertinent de vérifier l’impact réel de ces mesures et de procéder aux ajustements nécessaires afin d’atteindre le but visé. C’est un dossier qu’il faut absolument suivre de très près ! »