Vers une mobilisation plus politisée

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	«Le mouvement est en train de prendre une autre tournure pour éviter l’élection du Parti libéral ou celle de François Legault», dit le sociologue Jacques Hamel.</div>
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
«Le mouvement est en train de prendre une autre tournure pour éviter l’élection du Parti libéral ou celle de François Legault», dit le sociologue Jacques Hamel.

Les étudiants retournent en classe et les rues retrouvent leur quiétude. En cette période électorale, le mouvement des carrés rouges semble avoir pris un nouveau chemin : la voie politique.

À voir l’enthousiasme des manifestants, le 22 août dernier, on se serait cru les deux pieds dans le « printemps érable ». Fidèles comme aux premiers jours de mars, les étudiants et leurs sympathisants ont marché ce jour-là avec une ardeur renouvelée en cette période électorale. Pourtant, les concerts de casseroles sont devenus rarissimes. Les manifestations nocturnes ne comptent plus qu’une poignée de marcheurs. Et la grande majorité des étudiants en grève a choisi de rentrer en classe. Mort le mouvement ?


« Un mouvement, ce n’est pas la grève. Ce n’est pas la manifestation. Ce sont des hommes et des femmes, des citoyens et des citoyennes qui se mobilisent, s’expriment, s’opposent à une décision qui a été prise, peu importe la forme d’expression qu’ils choisissent. Que ce soit voter la grève en assemblée générale, venir à une manif du 22, écrire une lettre ouverte dans le journal ou simplement en parler dans la famille et porter le carré rouge. C’est ça, un mouvement », s’est défendue avec vigueur Éliane Laberge, présidente de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ). « Des étudiants qui sont contre la hausse, il y en a encore plein. Ils ont simplement décidé d’utiliser un autre moyen qui est la trêve pour ensuite aller voter le 4 septembre. On respecte ça. »


Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire (FEUQ), reconnaît que la mobilisation est moins « éclatante ». « La mobilisation s’est transformée. Elle est peut-être plus souterraine, moins éclatante que les manifestations de nuit, mais on fait du porte-à-porte tous les soirs dans différents quartiers. Ça ne fait peut-être pas de bons clips médiatiques, mais ça permet de faire passer notre message quand même », a dit Mme Desjardins, en précisant que sa fédération, comme celle des cégépiens, s’est montrée très active en entamant une tournée des régions, de l’Abitibi jusqu’au Bas-Saint-Laurent.


Même que c’est une stratégie, avance-t-elle. « C’était important de faire un changement de mobilisation dans le contexte électoral et de s’ajuster à la réalité », souligne Mme Desjardins. Car, selon elle, toute perturbation ou manifestation de la rue détourne la campagne des vrais enjeux et sert le gouvernement libéral. Et le fait que la « rue » se soit calmée enlève un levier à Jean Charest, a dit Mme Desjardins reprenant, ironique, l’expression du chef du Parti libéral.

 

Vers la politisation du mouvement


Pour le sociologue Jacques Hamel, professeur à l’Université de Montréal et spécialiste de la jeunesse, le mouvement s’est incontestablement politisé. « Je vois des jeunes qui parlent de vote utile et de stratégie pour, par exemple, ne pas diviser le vote et nuire à l’élection de Pauline Marois », observe-t-il. « Le mouvement est en train de prendre une autre tournure pour éviter l’élection du Parti libéral ou celle de François Legault, et ça, c’est en train de s’organiser dans les médias sociaux. Les étudiants échappent à bien des égards à la loi 78. Il n’est plus question de bloquer l’accès, mais de se concerter sur un vote. Ça aura peut-être une plus grande portée », a-t-il expliqué.


Il se serait opéré un changement chez ces jeunes qui ont participé activement à la mobilisation contre la hausse des droits de scolarité et même ceux qui se sont contentés d’en être les spectateurs. « Les étudiants me parlent des débats, ils les ont suivis, ils les commentent et semblent bien connaître les programmes des partis politiques. J’ai l’impression que pour la première fois, on voit un intérêt plus grand envers la politique. Peut-être parce qu’ils comprennent que c’est dans leur intérêt et s’aperçoivent que c’est possible qu’un gouvernement agisse contre eux. »


Voilà qui balaiera le constat, presque un cliché éculé, de l’indifférence des jeunes à l’égard de la politique. « On a l’impression que les jeunes étaient plus militants dans les années soixante. Mais à travers les années, il y a toujours à peu près 10 % de jeunes qui militent dans des partis, par exemple au sein des commissions jeunesse », a rappelé le sociologue.


Si la mobilisation a déserté la place publique, c’est qu’elle a investi les petits partis, croit pour sa part Valérie Guilloteau, candidate de Québec solidaire (QS) dans Lévis. « J’en ai plusieurs à mon local électoral et qui font du porte-à-porte », dit cette enseignante de philosophie au cégep Limoilou, membre du collectif Profs contre la hausse.


Aujourd’hui, plusieurs de ses étudiants donnent du temps à sa campagne. « Il y en a plein qui m’aident. Souvent, c’est des jeunes qui s’impliquent pour la première fois dans un parti. » Au-delà de QS, elle a remarqué l’engouement pour les nouveaux partis politiques. « Les gens ont besoin de renouveau, de changement. Je pense que la percée des petits partis politiques est aussi une conséquence du mouvement qu’on a eu au printemps. »

 

Et après le 4 septembre ?


Au lendemain des élections, au lieu de reprendre la rue, la mobilisation sera peut-être ailleurs, pense Mme Guilloteau. Elle dresse un parallèle avec le Sommet des Amériques, un « grand moment mobilisateur » pour sa génération. Après le Sommet, les recrues ne manquaient pas dans bien des organismes. « On les a retrouvés dans des groupes communautaires, environnementaux, des émissions de radio communautaire, de groupes en alphabétisation… »


Pour la comédienne Catherine Dorion, comédienne et jeune candidate pour Option nationale dans le comté de Taschereau, la force du mouvement étudiant après le 4 septembre risque d’être inversement proportionnelle à la place qu’auront les petits partis et idées nouvelles au Parlement. « Imaginez le scénario très hypothétique où ce serait Québec solidaire majoritaire. Il y aurait sûrement moins d’intérêt à marcher dans les rues. »


Deux scénarios sont possibles après le jour J. « Soit la rue intègre la politique et la change de l’intérieur. Soit elle constate qu’il n’y a rien à faire et elle compose une autre politique à l’extérieur des instances. […] Mais il faut que la rue se sente représentée. »


Devant la force qu’a connue le mouvement à son paroxysme au printemps, le sociologue Jacques Hamel a l’intuition que la lutte n’est pas terminée. « Comptez sur eux pour rappeler aux politiciens leurs promesses, ils vont être vigilants », lance-t-il. Mais la bonne nouvelle demeure, selon lui, le bond spectaculaire que fera sans aucun doute leur taux de participation.

10 commentaires
  • Gabriel Lamarre - Inscrit 25 août 2012 03 h 01

    Politique =/= partisannerie

    Il est désolant de voir que vous confondez politique et partisannerie. Le mouvement a toujours été politique et ce n'est qu'avec les élections qu'il a pris une tendance partisanne.

  • Francois Parent - Inscrit 25 août 2012 07 h 55

    Et qui va payer la dette des babyboomers?

    Jean Charest dit ne pas vouloir faire payer l'éducation par les citoyens. Mais qu'elles sont ses plans pour faire payer la dette du Québec de 2 milliards de dollars généré par les babyboomers? A-t-il vraiment l'intention de faire payer les babyboomers de leur rythme de vie effréné?

    Ce sont par exemple les jeunes nées dans la années 1970 et la suivante qui vont payer pour babyboomers qui ont vécu au-dessus de leur moyen. Ce n'est pas un très beau portrait économique le Québec, et nous devrons y faire face un jour. Remettre à plus tard ne fera qu'aggraver la situation économique et faire payer les non bénéficiaires. Pas fini d'en voir des révoltes.

    • Alain J. Godbout - Inscrit 25 août 2012 15 h 04

      En endettant les jeunes vous reproduisez le même modèle que vous reprochez aux Boomers. Quand allez vous assumer vos responsabilités face à votre propre endettement? C'est ça la vraie question.
      Ce que vous cherchez c'est que les autres assument le coût de ce que vous voulez. Vous ne voulez pas être responsable de la dette, mais continuer à rouler sur l'autoroute. Lachez-nous avec votre haine des boomers!

  • Yves Drapeau - Inscrit 25 août 2012 08 h 34

    Vote stratégique...

    La stratégie est bien simple. Avez-vous remarqué les éloges à l'endroit de Françoise David pour sa performance dans le débat des chefs. Je parle des éloges fait par le chef et certains candidats des caquistes et des libéraux. Il est clair que le parti qui ramasse une grande proportion du vote francophone sera porté au pouvoir. Cette stratégie "flatter dans le sens du poil" appliquée à l'endroit de Françoise David par Legault et Charest a pour but d'enlever des votes au PQ parce que ce dernier constitue la seule menace de prendre le pouvoir. Il faut donc, selon moi, voter pour et stratégiquement pour le PQ. Le risque est grand voulons-nous élire Charest encore pour 5 ans, Legault qui va tout saboter et transformer le Québec en immense PME à la solde de la haute finance? Mon coeur irait à QS mais la raison va au PQ. Pour le PQ dans plusieurs positions qu'il s'est placé, il n'a pas le choix de livrer la marchandise et de se raprocher du peuple de la classe moyenne sinon cela sera le chant du signe et les nouveaux partis de gauche prendront la relève. PQ, dernière chance...

    • Jean Jacques Roy - Abonné 25 août 2012 13 h 18

      Concernant le vote stratégique et la mobilisation de la jeunesse étudiante. Sans doutes qu'une bonne partie de la jeunesse, moins politisée et anti-Charest votera PQ ou CAQ. Par contre, l'autre proportion plus radicale et qui pense à long terme riont vers les partis qui offrent des perspectives d'avenir. Dans la conjoncture actuelle, seul QS offre cette possibilité à la jeunesse qui souhaite aller au-delà des élections, le court terme. Le fameux vote stratégique et utile n'a jamais rien résolu depuis la défaite des référendums. Le PQ s'est malheureusement enlisé dans le néolibéralisme populiste.

  • Solange Bolduc - Abonnée 25 août 2012 11 h 19

    Ne perdons pas de vue la jeunesse ! De belle surprises nous attendent!

    La jeunesse québécoise a l'intelligence de ses idées et de ses actions. Il faut absolument lui faire confiance, être à l'écoute de ses demandes ! Elle a des choses à nous apprendre, à démontrer!

    Qu'elle vote selon ses aspirations !

    • Jean Jacques Roy - Abonné 25 août 2012 13 h 29

      Je partage totalment votre point de vue. J'ai 73 ans et j'ai beaucoup de respect pour ceux de ma génération qui, dans les années 60, au coeur de leur jeunesse, ont eu le courage de cesser de s'agenouiller devant le clergé et l'obscurantisme politique de l'époque pour produire ce que fut la première phase de la révolution tranquille. Je vois avec bonheur, 50 ans plus tard, qu'une nouvelle de génération reprend le combat là ou nous l'avons laissé. Oui, il y a de l'espoir dans l'air depuis le printemps érable!

    • Daniel Gagnon - Abonné 26 août 2012 14 h 38

      L'intrépidité sincère et authentique des étudiant(e)s est, par son élan et son enthousiasme, la grande force irrépressible du moment. Il faut se souvenir que la bataille, engagée depuis quarante ans pour garder un accès universel à l'éducation, n'a jamais été tout à fait gagnée. Il faut rester vigilant et nos valeureux étudiant(e)s québécois sont là pour nous le rappeler. Bravo aux étudiant(e)s!

  • Daniel Bérubé - Abonné 25 août 2012 12 h 17

    Très intéressant...

    de voir les jeunes s'intéresser de plus près à la politique, c'est là et avec eux que le changement est possible, car aujourd'hui, curieusement, ce sont les jeunes qui voient ''à long terme'', contrairement à ce que l'on voyait d'habitude...

    Es-ce que la sagesse est quelque chose qui contrairement à auparavant, sera dans la jeunesse et se perdra avec le temps ?