Bulletin unique, évaluations diverses

Combinez les attentes des parents pour un bulletin « plus simple », agrémentez-le de pourcentages et de la moyenne du groupe, mettez-y un espace pour les commentaires sur les « forces, défis et progrès » de l’élève et vous obtiendrez le bulletin unique implanté par le ministère de l’Éducation (MELS) à l’automne dernier. Mais loin de faire l’unanimité, ce nouveau formulaire uniforme à la grandeur du Québec est vu comme un boulet par certains profs. « Il alourdit considérablement la tâche », laisse tomber Sylvain Mallette, vice-président à la vie professionnelle à la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), représentant quelque 30 000 profs, surtout à Montréal et Laval.


Preuve faite au Devoir : une vaste consultation menée en interne à laquelle environ 2000 membres ont répondu a permis de sonder l’avis des profs sur ce nouvel outil qui leur est imposé. Résultat ? Beaucoup de mécontentement et très peu de plaisir.


À la question « Les changements en évaluation apportés par le MELS cette année ont un impact positif sur le travail des enseignants », deux tiers des répondants ont dit être « tout à fait » ou « plutôt » en désaccord. De même que 71 % ne trouvent pas que les critères d’évaluation sont clairs et précis. Et ils sont 60 % à être d’accord avec le fait que les changements liés au bulletin alourdissent la tâche.


Dans le fin détail, la consultation révèle que certains enseignants aimeraient pouvoir être exemptés de fournir un résultat au bulletin de la première étape, dans des matières comme les arts ou l’éthique et la culture religieuse, où il peut être prématuré d’évaluer le rendement. Les profs anticipent également les changements de l’an prochain qui les obligeront à commenter quatre fois (deux fois à la 2eétape et deux fois à la 3e) les compétences transversales (exercer son jugement critique, organiser son travail, savoir communiquer, travailler en équipe). « Ça veut dire qu’en 4esecondaire, par exemple, la trentaine de profs doit se rencontrer pour s’entendre sur le cas d’un élève, mais il peut y en avoir 600. Imaginez », a dit pour sa part Jean Bellavance, conseiller à la FAE. « Nous, ce qu’on dit, c’est “ laissez-nous faire ”, on va commenter si on juge pertinent de le faire ».

 

Pas prêts


La Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ) n’a pas terminé de sonder ses membres sur le bulletin, mais déjà, les premières analyses révèlent plusieurs insatisfactions. Elle aussi déplore un manque de consignes et de formation sur le nouveau bulletin. « Le milieu n’était pas prêt à accueillir le nouveau bulletin », note Josée Scalabrini, vice-présidente à la FSE. L’instruction annuelle, des directives qui complètent la Loi sur l’instruction publique et viennent « clarifier ce que la ministre veut dans le bulletin », se fait toujours attendre. « On nous avait garanti que ça devait sortir en février, ensuite mars, et là, on est à la fin juin et ce n’est toujours pas sorti », a-t-elle expliqué.


Autre imbroglio qui a donné du fil à retordre aux enseignants : les services régionaux d’admission au collégial ont changé d’idée à trois reprises quant aux bulletins qu’ils allaient utiliser pour la sélection des candidats. Tient-on compte des deux premiers bulletins (novembre et mars) ou d’un seul ? « Il faut qu’il y ait une seule et même règle partout. Mais ils n’ont pas arrêté de changer d’idée », a déploré Mme Scalabrini. La pondération très inégale des trois bulletins (20 %, 20 % et 60 %) continue d’engendrer beaucoup de frustration chez les enseignants. En arts plastiques, par exemple, un élève qui performerait bien en dessin à la première étape et moins bien en sculpture à la troisième serait pénalisé parce que la pondération accorde plus d’importance à la note du dernier bulletin.

 

Compétence ou connaissance ?


Avec le bulletin unique, le gouvernement a cru mettre fin au débat sur l’évaluation compétence/connaissance qui oppose les tenants de la réforme et ses opposants. À tort. Il ne fait que les exacerber. Connue pour ses positions antiréforme, la FAE est convaincue qu’il n’y a pas eu de retour à l’évaluation des connaissances et que les changements au bulletin et à l’évaluation n’ont été que cosmétiques. Par exemple, le mot « transversale » a été enlevé à côté de « compétence » pour plaire aux antiréforme. « Le contenant a changé mais le contenu est le même », croit M.Mallette.


Le cadre d’évaluation des apprentissages, un outil produit par le ministère pour aider les profs à évaluer, indique que les connaissances doivent être évaluées par l’enseignant, qui « détermine l’importance à leur accorder ». Il propose même à l’enseignant que l’évaluation des apprentissages « se réalise dans un processus d’aller-retour entre l’acquisition des connaissances […] et l’application et la mobilisation de celles-ci ». Or, les grilles de correction pour les examens de fin d’année obligent les profs à corriger selon des critères qui sont en réalité des compétences, explique M.Mallette. « Oui, on a un bulletin chiffré, mais les pourcentages représentent des compétences. »


Le spécialiste de l’évaluation et professeur au Département d’éducation de l’UQAM, Gilles Raîche, croit que le gouvernement essaie de ménager la chèvre et le chou en laissant un certain flou. « On se promène de la notion de compétence à connaissance et ça ressemble plus à un dossier politique que de formation. Et les enseignants se font handicaper de leur pouvoir d’enseigner, analyse-t-il. C’est comme si un médecin opérait avec succès de la main droite et que tout d’un coup, le gouvernement venait lui dire que c’est plus efficace de la main gauche et qu’il faut qu’il change ses pratiques. »

 

Un bulletin vraiment uniforme ?


Mais qu’en est-il de l’uniformité du bulletin si chère au ministère, quand on sait que des profs n’ont jamais évalué les compétences (et ne le feront pas plus depuis que les pourcentages sont revenus au bulletin) ? « C’est un bulletin uniforme, oui. Mais les façons de faire ne sont pas uniformes », résume Micheline-Joanne Durand, professeure adjointe à l’Université de Montréal et spécialiste en évaluation. « Les épreuves et les bulletins ont beau être uniques, chacun continue d’évaluer à sa façon », constate celle qui a mené une consultation sur le bulletin auprès d’enseignants, de directions d’école et de conseillers pédagogiques. « La précision que donne le pourcentage n’existe pas.»


Selon Mme Durand, la note en pourcentage à côté de la moyenne de groupe place l’élève en situation de comparaison. Cela peut être utile au moment de la sélection dans les cégeps, mais un enfant en première année du primaire a-t-il vraiment besoin d’être comparé, s’interroge-t-elle tout haut ?


Qu’on l’aime ou pas, le bulletin semble pourtant ravir les parents qui ont réclamé à grands cris un outil simple, qui donne une bonne idée du rendement de l’enfant. « On voulait un bulletin qui facilite la compréhension et on est plutôt satisfait », a souligné Gaston Rioux, président de la Fédération des comités de parents. Même s’il convient que le bulletin ne remplacera jamais une bonne conversation avec un enseignant.


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Comprendre le bulletin scolaire

À quelques détails près, le bulletin est le même partout à travers le Québec, tant au primaire et qu’au secondaire. Le bulletin du niveau préscolaire a également été réformé, mais n’est pas identique aux deux autres.

Les résultats
En général, il y a un résultat disciplinaire (note en pourcentage) par matière et il est déterminé en fonction de critères développés dans le cadre d’évaluations correspondantes fourni par le MELS. Ce sont ces critères que certains enseignants critiquent, les trouvant peu précis et trop axés sur les compétences. Dans certaines matières, comme le français, l’anglais et les mathématiques, le résultat disciplinaire est la somme des notes attribuées à chacune des compétences à évaluer. Ces compétences ont une pondération préalablement déterminée. En maths, par exemple, la compétence « Résoudre une situation problème » vaut pour 30 % de la note, tandis que la compétence « Déployer un raisonnement mathématique » vaut pour 70 %.

Commentaires sur certaines compétences
Pour chacun des élèves, les enseignants doivent se réunir pour remplir cette section et commenter deux compétences (à l’origine « transversales ») sur quatre. Dès l’an prochain, les enseignants devront commenter quatre fois (deux fois à la 2e étape et deux fois à la 3e), ce qui alourdira leur tâche, craignent-ils.

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