Table ronde de l'Institut du nouveau monde - Que cache le conflit étudiant pour durer si longtemps?

Malgré la mobilisation et des dizaines de manifestations, la question des droits de scolarité n’est toujours pas réglée.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Malgré la mobilisation et des dizaines de manifestations, la question des droits de scolarité n’est toujours pas réglée.

Ce fut d’abord un mouvement timide, puis de masse, porté par les étudiants opposés à la hausse des droits de scolarité. À grands coups sur les casseroles, la rue leur a fait écho, dans de grandes manifestations ou des rassemblements impromptus. Mais d’où vient tout ce tintamarre et comment a-t-il pu perdurer et ainsi défier toutes les prédictions, à commencer par celles des étudiants eux-mêmes, qui ne croyaient que leur appel à la mobilisation aurait le souffle si long?

L’Institut du Nouveau Monde (INM) a fait un premier pas en arrière, question d’avoir une meilleure vue d’ensemble pour comprendre les différentes facettes du conflit qui oppose les étudiants — et désormais une bonne partie de la société civile — au gouvernement. « Que peut bien cacher le conflit étudiant pour durer si longtemps ? » La question a été posée à cinq panellistes mercredi dernier à l’occasion d’une table ronde animée par le directeur général de l’INM, Michel Venne. Voici, dans le premier d’une série de deux textes, l’analyse, en condensé, de Madeleine Gauthier et de Mathieu Bock-Côté.


Madeleine Gauthier, Observatoire Jeunes et Société, INRS Urbanisation, Culture et Société


La durée des manifestations étudiantes me semble la conséquence d’un dialogue de sourds entre des étudiants qui croient en certaines valeurs — à la démocratie participative, entre autres — et préfèrent la discussion à l’approche autoritaire d’un gouvernement qui appuie sa légitimité sur la démocratie électorale, mais aussi, et c’est là que s’explique possiblement la durée, sur une opinion publique que les étudiants n’ont peut-être pas gagnée.


Pour discuter, argumenter, négocier, il faut un interlocuteur — j’insiste sur le terme interlocuteur, que je distingue de celui de représentant. Or, le gouvernement actuel, sans doute marqué par son échec à tout le moins partiel face au mouvement étudiant de 2005, a de toute évidence décidé que cette fois il ne manquerait pas la cible. Fort de sa majorité parlementaire, certainement aussi avec un besoin de faire de la diversion face à toutes les insatisfactions qui l’accablent, ce gouvernement a décidé de ne pas céder devant le vieux problème des droits de scolarité auquel chaque gouvernement fait face depuis la réforme des années 1960.


Deux conceptions de la démocratie se font face. Si la persévérance des étudiants repose sur un désir de discuter dans le contexte de la démocratie participative, celle du gouvernement s’appuie sur une stratégie bien orchestrée fondée sur l’affirmation de sa légitimité, la représentation électorale. Le gouvernement peut aussi compter sur les autorités universitaires, la communauté d’affaires et, plus encore, sur l’opinion publique à propos des droits de scolarité, ce qui est l’objet du litige. Ce troisième protagoniste dans le décor ne me semble pas à négliger et pourrait expliquer le refus du gouvernement de discuter même lorsqu’il a semblé ouvrir des portes.


Je soumets l’hypothèse que les étudiants pourraient avoir perdu la bataille de l’opinion publique à propos du contenu de leurs revendications. Comment expliquer autrement qu’après tant de manifestations, ces revendications ne passent pas, que le gouvernement ne plie pas ?


L’effet « Twitter » peut avoir ceci de pervers qu’il permet de communiquer entre soi, entre étudiants et sympathisants. Mais rejoint-il l’ensemble des « contribuables », pour utiliser le vocable mille fois répété du premier ministre ?


Les étudiants auraient-ils manqué de stratégie ? Je le pense. Pourquoi ne pas avoir, dès le départ, affirmer haut et fort que le mouvement étudiant n’acceptait pas la violence ?


[Des] expressions de la violence ont rapidement été récupérées par le gouvernement et sont devenues un mot d’ordre qui, lui, a été compris par la population. Aucun ministre du gouvernement n’a pris la parole devant les micros et les caméras sans utiliser les mots « violence et intimidation ». […]


Peut-on encore parler de la crise étudiante ? La question du gel des droits de scolarité mise sur la place publique au départ n’a certes pas été réglée, et parce qu’elle n’est pas réglée, elle peut ressurgir en tout temps. Si les tenants de la loi et de l’ordre ont marqué des points pendant un certain temps, depuis la loi 78, la crise a été récupérée de nouveau. Cette fois, c’est par une certaine gauche qui, elle, traduit le mécontentement d’une autre portion de la population à peu près sur toutes les raisons de s’opposer au gouvernement actuel. Plusieurs ont troqué le carré rouge pour un carré noir. Fortes de l’expérience actuelle, les associations étudiantes auront-elles appris comment éviter les pièges comme ceux qui leur ont été tendus pendant ce long conflit, comment aller chercher les alliances qu’il faut dans tous les milieux et toutes les générations, mais surtout en arriver à être capables de faire comprendre leur point de vue ?


Mathieu Bock-Côté, sociologue, UQAM


Les symptômes d’une insatisfaction politique majeure se multipliaient depuis des années. Un malaise politique plombait la société québécoise depuis une dizaine d’années, environ. Depuis l’échec référendaire de 1995, la société québécoise s’est installée dans une forme de dépression et ensuite de lassitude collective. Comme si une époque se terminait sans que nous sachions comment entrer dans une nouvelle. La question nationale se disloquait. Nous sentions que l’espace politique québécois reflétait de moins en moins les préférences populaires. Entre l’offre et la demande politique, il y avait une béance.


Une portion significative du Québec ne désirait plus seulement l’alternance, mais une forme d’alternative politique plus globale. […] Nous sentions bien que notre société pouvait basculer à n’importe quel moment. Mais comment ?


Par ailleurs, depuis deux ans, la politique québécoise ne s’écrivait qu’à l’encre du cynisme. Devant cela, la population, par rapport à l’ensemble de la classe politique, a eu le réflexe du : « Tous pourris ! », « Sortez les sortants ! ». Un fossé s’est installé entre la classe politique et la population. Le sentiment était le suivant : le débat politique ne se faisait plus entre des partis porteurs de visions distinctes, mais entre une classe politique homogène et désavouée et une population se réfugiant dans le cynisme.


Évidemment, notre société aurait pu s’enfoncer longtemps dans l’impuissance. Elle pouvait aussi se réanimer. La grève étudiante marque une brèche dans l’espace public, des passions, des espoirs, des colères s’y engouffrent. Qu’on les apprécie ou non, c’est une autre question. Dans cette partie du Québec qui est dans la rue, il y a par rapport au gouvernement beaucoup d’exaspération. On ne sait trop comment identifier ce malaise, sinon qu’il désigne un sentiment de dépossession démocratique qui appelle un désir de politique et d’idéal. Pour plusieurs, le cynisme peut désormais se convertir en espérance. Reste à voir comment l’espérance, ensuite, devient projet politique. Y a-t-il une réponse « classique » à la crise ? C’est incertain.


Mais le contexte n’est pas que québécois. Depuis une vingtaine d’années, nous assistions à une forme de dissolution gestionnaire du politique. C’était la prophétie de Fukuyama : la fin de l’histoire, la fin des idéologies, la normalisation gestionnaire du politique. La question du sens collectif était privatisée, tournée en ridicule. Cette forme de sécheresse démocratique était trop austère. Les sociétés ont besoin de croire au politique, elles désirent investir de l’idéal dans l’espace public. Les périodes de crise favorisent ce réinvestissement existentiel du politique. On le voit depuis 2008 à la grandeur de l’Occident. On ne sait pas toujours, toutefois, comment ce désir d’idéal, qui incarne un refus de la dépossession démocratique, se traduira politiquement.


Ici, la révolte des casseroles, dans ses quelques jours de grande intensité, a correspondu à ce désir de politique. On l’a vu pendant les quelques journées où les casseroles ont mobilisé des Québécois bien au-delà de la seule question étudiante. Le peuple n’était plus seulement une notion théorique : il sortait dans la rue, il faisait l’expérience de sa propre existence et s’en émerveillait. La protestation, à ce moment, est devenue une fin en elle-même parce qu’elle permet au peuple de se manifester. Je marque tout de suite une nuance : le politique ne peut jamais être que protestation. Il doit aussi être institution.


Ce qui m’amène à quelques nuances supplémentaires. Le peuple de la rue ne recoupe pas nécessairement le peuple des urnes. Tous ne partagent pas l’enthousiasme de la gauche étudiante et syndicale pour la crise actuelle. Tous ne traduisent pas leur rejet du gouvernement Charest en désir de contestation globale. […] Il ne faut pas oublier cet autre Québec qui ne participe pas à cette espérance et vit peut-être d’autres sentiments dans cette crise actuelle. Il faut éviter de le mépriser, de le diaboliser, de croire qu’il est manipulé, de le tourner en ridicule. […] Enfin, les conditions technologiques et politiques changent. […] On développe une forme de citoyenneté permanente, immédiate. Les gens sont connectés sur l’espace public à temps plein. Ils sont même absorbés par elle. Il n’est pas interdit de penser que cette révolution technologique fragilise nos démocraties, en les plongeant dans une culture de l’instantanéité, où le gouvernement sera de plus en plus paralysé et incapable de porter durablement des projets collectifs. La démocratie pure, qui s’exprime par une rue agitée et une hyperactivité « citoyenne », risque peut-être de se retourner contre l’idéal démocratique par excellence : la capacité pour un peuple de se gouverner.


Dernier élément de contexte que je m’en voudrais de négliger : la succession chez le gouvernement Charest, d’abord d’aveuglement, ensuite de cynisme, et finalement d’incompétence. Cette conjugaison inattendue de trois vertus négatives a contribué à la crise. Le gouvernement n’est pas le seul responsable de la crise, contrairement à ce qu’on dit : il serait insensé, toutefois, de nier sa responsabilité dans le cours des événements.


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Propos recueillis par Lisa-Marie Gervais et Marco Bélair-Cirino

2 commentaires
  • Mario Brisson - Abonné 16 juin 2012 11 h 12

    Ce que cache le conflit actuel...?

    ‘’La démocratie pure, qui s’exprime par une rue agitée et une hyperactivité citoyenne », risque peut-être de se retourner contre l’idéal démocratique par excellence : la capacité pour un peuple de se gouverner.’’
    Cette phrase est pour le moins loin de la réalité de ce qui se passe au Québec et même de ce qui fait l’essence de la démocratie. La pureté n’existe que dans le ciel des idées. Votre peur, n’est pas très loin d’une chimère. Pour pouvoir vivre dans une démocratie, qui d’ailleurs n’existe qu’en évoluant, il faut qu’il y ait un équilibre entre la rue et le pôle des élus. L’erreur du gouvernement actuel a été de refuser de façon radicale le pôle de la rue qui permet justement une plus grande concrétisation de la démocratie.
    Mais il y a davantage, qui ne peut se résumer seulement dans la recherche d’une démocratie participative ou des malaises propres à notre société québécoise. Ce que cache le conflit actuel des étudiants et le fait perdurer, ce sont les tenants de l’idéologie de la croissance économique comme étant une fin en soi, au profit d’une minorité. Ce dont à travers le monde, une plus grande partie de la population souffre et prend conscience. Le mouvement des étudiants contre la hausse des frais de scolarité a été et peut-être encore, le porteur et le révélateur de la supercherie de cette idéologie qui a une dimension sociale, politique et économique qui va l’encontre du bien de l’humanité.

    • Nicolas Beaudet - Inscrit 16 juin 2012 19 h 54

      Votre commentaire est des plus rafraichissant!

      Merci de pointer cet aspect non négligeable que cache le conflit, j'ai trop souvent tendance à l'oublier lorsque je me perd dans les différentes analyse qui pullule concernant la situation actuelle au Québec