Des injonctions inopérantes

Manifestants et forces de l’ordre se sont affrontés hier aux abords de l’hôtel InterContinental, à Montréal, où se déroulait une assemblée d’actionnaires de Power Corporation.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestants et forces de l’ordre se sont affrontés hier aux abords de l’hôtel InterContinental, à Montréal, où se déroulait une assemblée d’actionnaires de Power Corporation.

Alors que l’Assemblée nationale adoptait hier une motion déposée par le Parti québécois pour que les injonctions dans les établissements d’enseignement soient « respectées », un collège affirme être la preuve qu’elles ne fonctionnent pas.

Une nouvelle tentative de retour en classe imposé s’est soldée par un échec. Le collège Lionel-Groulx de Sainte-Thérèse, où 53 étudiants ont obtenu une injonction, est fermé aujourd’hui et demain, après deux journées d’essais qui ont donné lieu à des affrontements entre policiers et manifestants opposés à la hausse des droits de scolarité. « On est allés jusqu’au bout et on a démontré que l’injonction n’est pas le bon véhicule, que ça vient cristalliser des positions, a dit la directrice générale du collège, Monique Laurin, en fin de journée. Il faut absolument que ce gouvernement prenne des positions claires, parce que les étudiants sur les lignes de piquetage veulent retourner en classe, mais ils ont un combat autour de la facturation qui leur appartient. »


Hier matin, l’escouade antiémeute de la Sûreté du Québec (SQ) avait été appelée en renfort par la Régie intermunicipale de police Thérèse-De Blainville. Une centaine de manifestants refusaient de délaisser leur piquet « dur ». Les policiers les ont invités à quitter les lieux à plusieurs reprises, puis des gaz lacrymogènes ont été utilisés. Cinq hommes, de 17 à 41 ans, ont été arrêtés.

 

« Profilage politique »


Parallèlement, un autobus qui devait se rendre à Sainte-Thérèse en partance de Montréal a été intercepté par la SQ à Laval. Les 17 militants à bord ont été fouillés, questionnés, puis relâchés. « On avait des informations voulant que les gens qui se trouvaient dans l’autobus se déplaçaient vers le cégep dans le but d’y commettre une infraction au Code criminel qui pourrait causer un danger pour la sécurité des gens, c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas nécessairement l’idée de faire une manifestation pacifique », a dit le sergent Benoit Richard.


Un membre de l’exécutif de l’Organisme de défense des prisonniers politiques, Patrick Sicotte, juge plutôt qu’il y a eu là « profilage politique ». « Rien ne présumait qu’on pouvait commettre moindrement un méfait. J’ai senti que les agents essayaient de gagner du temps. Ils n’ont pas fouillé réellement l’autobus et n’ont pas fait une fouille complète. On voyait que c’était une mascarade [pour qu’on ne se rende pas au collège]. » L’autobus est finalement retourné à Montréal.


Le collège Lionel-Groulx a reçu une nouvelle ordonnance hier l’obligeant à donner les cours à 247 étudiants de plus à partir de vendredi.


Au collège Édouard-Montpetit de Longueuil aussi, les cours sont suspendus aujourd’hui malgré les injonctions obligeant le collège à offrir les classes à certains étudiants. L’enseignement n’a pas repris hier, bloqué par les étudiants en grève. Après une réunion en fin de journée pour dresser un bilan de la situation, le directeur général, Serge Brasset, a rappelé que l’établissement d’enseignement fait tout ce qu’il peut pour assurer la tenue des cours, mais qu’il doit maintenant « calmer le jeu ». « Nous constatons que la tension monte entre les requérants, les étudiants qui bloquent l’entrée au collège, et même certains parents. »


Par ailleurs, le coporte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), Gabriel Nadeau-Dubois, devra se présenter devant la cour le 24 mai. Un étudiant a déposé une requête pour outrage au tribunal parce qu’il juge que M. Nadeau-Dubois a incité les étudiants à défier les injonctions.

 

Manifestations à Montréal


À Montréal, les actions de soutien au mouvement étudiant ont continué avec une ardeur renouvelée depuis le départ de Line Beauchamp.


Hier en matinée, plus d’une centaine de manifestants ont déambulé dans les rues du centre-ville de Montréal sans avoir divulgué leur itinéraire aux policiers qui les ont encadrés à cheval, à moto et à vélo. Ils ont fait un arrêt devant une entrée de l’hôtel InterContinental, près du square Victoria, où se déroulait une assemblée d’actionnaires de Power Corporation. Après avoir scandé des slogans anticapitalistes et insulté les policiers qui gardaient l’immeuble, les manifestants ont vivement réagi à l’interpellation de l’un d’entre eux, saisi par des agents, et ont été aspergés de poivre de cayenne et matraqués.


Ils ont par la suite tenté de bloquer l’autoroute 720. Mais c’est une fois de plus devant l’hôtel InterContinental, dans le quartier des affaires, qu’ils ont terminé leur course. Dans une atmosphère extrêmement tendue, policiers antiémeute et manifestants sont demeurés face à face pendant plusieurs minutes. Une violente altercation verbale a éclaté entre des passants et les manifestants. L’arrestation d’un des protestataires (suivie d’une deuxième plus tard) a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres et peu de temps après, la manifestation a été déclarée illégale. Chargés par des groupes de policiers, les manifestants se sont finalement dispersés. Certains sont allés rejoindre un groupe qui préparait un rassemblement masqué et festif au son de la musique de la Compagnie créole.


Tôt, vers 8 h, un groupe de personnes avait brièvement bloqué le pont Jacques-Cartier, mais les policiers sont rapidement intervenus pour les déloger. Dix-neuf protestataires ont été arrêtés, dont Yalda Machouf-Khadir, la fille du député de Québec solidaire, Amir Khadir. Le porte-parole du Service de police de Montréal, Ian Lafrenière, a indiqué que cette fois, plutôt que d’écoper d’amendes, comme lors du blocus du pont Champlain il y a deux mois, les personnes arrêtées seraient accusées d’avoir enfreint le Code criminel.


Puis en soirée, une 22e manifestation nocturne s’est ébranlée dans les rues de Montréal.

14 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 16 mai 2012 01 h 33

    “Injonctions” et “outrages” : des armes judiciaires en vente libre et à rabais !

    Tandis que le PQ se livrait, à propos des injonctions, à une déplorable opération politique avec une motion libellée dans un français douteux (l'Assemblée nationale exprime [sic] que)…, les “mines antipersonnel” que sont ces injonctions lancées dans les cours des écoles, continuaient à faire leurs ravages : de Sherbrooke, à Gatineau, Mont-Laurier, Montréal, Longueuil, Ste-Thérèse, etc., et très bientôt St-Jérôme, etc …

    Ce détournement politique des instances judiciaires et policières est en train de saper radicalement leur légitimité, auprès de la jeunesse étudiante en particulier, laquelle, avec les professeurs, est la principale victime de ce dérapage institutionnel.

    Par ailleurs, le jeu peu innocent des requêtes pour injonctions, valorisant l’individu au détriment du collectif, commence à ressembler à certains phénomènes d’intimidation qui se propagent dans des médias virtuels.

    Ainsi, un individu a déposé à l’endroit Monsieur Gabriel Nadeau-Dubois une «requête pour une ordonnance spéciale de comparaître pour outrage au tribunal». Cet individu, alléguant que le représentant de la CLASSE «incitait les étudiants à ne pas respecter les injonctions», doit s’imaginer qu’il se prépare un joli tableau de chasse (5 000 $, emprisonnement d’un an…), pour la modique somme de 300 $ (taxes comprises).

    Après les battues sous forme d’“injonctions”, c’est la chasse à courre avec les “outrages” comme munitions, qui est ouverte contre les militants du mouvement étudiant. Alors que les armes judiciaires sont à présent en vente libre et à rabais, ce type de sport est en train de se démocratiser. N’est-ce pas cela, la “démocratie” …, que revendiquent tous ces “radicaux”, que l’on peut maintenant chasser judiciairement, sans risque et à peu de frais, comme des lapins, surtout depuis que plusieurs d’entre eux ont adopté ce déguisement dans leurs manifestations !

    Yves Claud

    • Alain Carré - Inscrit 16 mai 2012 08 h 05

      Je croyais que QS avait voté POUR cette motion. Je trouve cela étrange que QS envoie ce genre de message même si on est contre cette juridiction du conflit.

      Un parti, même s'il est contre les injonctions doivent respecter la loi car sinon à quoi cela va servir la prochaine fois si une entreprise a une injonction contre elle par exemple. Elle pourra ne pas respecter la loi si M. Khadir est au pouvoir. L'entreprise va aller en cour et mentionner que ce n'est pas si important de respecter les règles. Il vient de voter contre cela et d'envoyer ce message. Et je le répète, peu importe que cette confrontation soit allé du côté de la justice, je suis contre cette idée mais on a pas le choix de respecter cette règle car sinon on est des hors la loi.

    • Jacques Patenaude - Abonné 16 mai 2012 09 h 03

      Y aura-t-il un jour un juge qui a assez de jugement pour dire aux adeptes d'injonctions de ce présenter plutôt à leur assemblée générale et de voter pour le retour en classe si c'est leur volonté.

      Peut-être même que ce juge pourrait émettre une injonction à cet effet.....

    • Yves Claudé - Inscrit 16 mai 2012 09 h 53

      Précisions:

      La motion adoptée à l’Assemblée nationale n’apportait rien d’autre qu’un message à visées électoralistes. En voulant conforter une partie de sa base électorale qui ne vit pas les problèmes causés par les injonctions, qui peut-être ne les connait pas ou ne les comprend pas, le PQ, ou plutôt sa direction…, a commis une erreur de jugement qui est fort inquiétante. La direction du PQ a plaçé ce parti dans une situation d’indignité alors que le sens moral et politique aurait dû commander une attitude courageuse d’indignation !

      Il est évident qu’on doit respecter la loi. La motion n’apportait aucune contribution à ce sujet, sauf à préparer, consciemment ou non, le terrain à une loi spéciale qui est déjà rédigée, et qui est susceptible d’être promulguée si la réunion du Conseil des ministres de ce mercredi n’apporte pas une solution raisonnable à la crise étudiante (moratoire, etc.).

      Aucun député exerçant minimalement sa fonction, c’est-à-dire attentif à ce qui se passe au Québec, ne pouvait ignorer cette réalité désastreuse des injonctions, et d’ailleurs ingérable pour les directions des établissements scolaires. J’avais d’ailleurs envoyé le 4 mai un message de sensibilisation à tous les députés de l’Assemblée nationale, avec cette information très explicite:
      «La judiciarisation de la crise étudiante n'a abouti qu'à rendre encore plus pénible le climat psychologique et social dans le milieu scolaire, plaçant les enseignants dans la situation intenable d'être enjoints de donner des cours dans un contexte antipédagogique, moralement éprouvant, et souvent non sécuritaire, avec la menace de sanctions plus qu'exemplaires (amende pouvant aller jusqu'à 50 000 $ et/ou peine d'emprisonnement d'un maximum d'un an).»

      Yves Claudé

  • André Berthelot - Inscrit 16 mai 2012 07 h 50

    Honteux

    Honteux pour le gouvernement d'encourager les verts et les dg à se battre à sa place pour faire ouvrir les cégeps de force. Cela créera une ambiance pourrie lors du retour en classe. Quant aux profs qui sont sur les lignes de piquetage et qui disent qu'ils ne peuvent entrer travailler....

  • Alain Carré - Inscrit 16 mai 2012 07 h 53

    Ceux qui n'ont pas compris la motion sont bonés

    Le PQ a présenté une motion car la CAQ voulait préenter la même motion mais en ajoutant ceci: prendre tous les moyens nécessaires pour faire respecter les injonctions. Ce qui voulait dire utiliser la force policière, etc...

    Si je me trompe pas, tous les partis ont été en accord avec la motion du PQ dont QS et ON.

    J'aime mieux que ça soit le PQ qui présente cette motion que les extrémistes comme Deltell ou Caire de la CAQ.

    • Claude Champagne - Inscrit 16 mai 2012 10 h 29

      On comprend ce qu`on veut comprendre M. Carré merci pour les précisions.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 16 mai 2012 08 h 12

    L'IMAGE DES FORCES

    Ce conflit a toutes les apparences d'un gigantesque gâchis. Les injonctions (bafouées) font caricature de justice. Les interventions policières et la force utilisée apparaissent au citoyen ordinaire outrageusement excessives, déplacées, et en bout de piste l'image du bon policier sensé être là pour "aider , protéger et défendre" comme on peut lire sur les véhicules de police de certaines municipalités, en prend joliment pour son rhume...

    Qu'elles que soient notre allégence politique, il faut (faudra) admettre que ce gouvernement aura accumulé bien plus que sa part de GAFFES MÉMORABLES!

  • Michel Lebel - Abonné 16 mai 2012 08 h 24

    Une solution politique et légale

    Certes la solution sera politique. Mais cette solution ne peut que passer par le respect des lois. Et, à ce que je sache, les lois québécoises ne vont pas à l'encontre des droits de la personne. Elles doivent donc être respectées, peu importe la cause défendue.

    L'opposition à la hausse des droits de scolarité, en régime démocratique, passe ultimement par le processus électoral, sans aucunement exclure les autres formes légales d'expression, sinon c'est l'anarchie ou l'insurrection. Enfin j'estime que certains journalistes ont un comportement biaisé en faveur du carré rouge dans ce conflit. Ce manque d'objectivité n'est pas à l'honneur de leur profession. J'ose espérer que ces journalistes ont une capacité d'autocritique. L'éthique et la rigueur s'appliquent à tous, journalistes inclus.


    Michel Lebel