La science que nous voulons - La consultation se poursuivra en direct au sujet de l’établissement d’une politique de la recherche

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le colloque intitulé « La science que nous voulons : un énoncé de politique scientifique issu de la société québécoise » donnera un deuxième souffle à une vaste consultation amorcée via Internet. Les chercheurs comme les citoyens y sont invités à débattre des orientations gouvernementales qui encadrent et financent la recherche. Le but : « brasser des idées » pour en arriver à publier des recommandations, issues de la société civile, afin d’inspirer les partis politiques dans ce domaine.

Au départ, le congrès de l’Acfas de cette année figurait à l’ordre du jour comme le moment pour rédiger le premier jet d’un énoncé politique. L’association Science et bien commun, instigatrice du projet, s’est ravisée. La consultation électronique, lancée le 8 février dernier sous le titre de « La science que nous voulons », s’est révélée être un projet beaucoup plus ambitieux que prévu. « Les gens n’ont pas répondu comme on le pensait, admet Florence Piron, professeure agrégée au Département d’information et de communication de l’Université Laval. On s’est rendu compte que ça prenait un peu plus de temps. On garde toujours le même objectif, mais on va plutôt considérer le colloque de l’Acfas comme un lancement. »

 

Nouveau départ


Un nouveau départ, alors qu’elle reconnaît qu’« un contact humain est important » pour lancer une telle consultation. Ce détail a fait défaut lors du lancement de lasciencequenousvoulons.scienceetbiencommun.org, un site destiné à recueillir les commentaires et les réflexions. Aussi, le sujet demeure complexe et nécessite une sensibilisation. « Les gens qui comprennent qu’il y a une politique scientifique au Québec et qu’elle a un impact sur la façon dont la science se fait ne sont pas si nombreux que ça », remarque Florence Piron.


Lors du colloque prévu le 10 mai prochain, des vidéos diffusées pour la première fois présenteront des entrevues avec des gens issus d’horizons variés et ayant des opinions diverses. Leurs propos lanceront des débats sur la gouvernance, l’organisation, l’éthique, la transparence ou le financement de la recherche. Ces capsules, espère-t-elle, circuleront ensuite dans le web ou dans les salles de cours pour inciter davantage de personnes à émettre leur point de vue. « On veut vraiment que ce soit démocratique, c’est-à-dire que ça touche un grand nombre de chercheurs provenant de différentes disciplines, mais aussi des gens qui sont en dehors du milieu scientifique. Ce serait facile pour moi et quelques collègues de pondre une petite affaire, mais ce n’est pas ça qu’on veut. C’est pour ça que c’est plus difficile et que ça va prendre plus de temps. On veut vraiment sensibiliser beaucoup de gens pour qu’ils comprennent que la science, ça les regarde. »

 

Établir les priorités


« La science que nous voulons » s’est d’abord développé en réaction à la plus récente Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (SQRI), dont les sommes favorisent explicitement la recherche appliquée qui répond aux besoins des entreprises et de l’industrie technologique dans le secteur de l’économie verte. Certaines consultations, « discrètes », selon Florence Piron, ont été réalisées pour la SQRI. Mais aucun débat public ou commission parlementaire n’a été mis sur pied pour déterminer les grandes lignes de son orientation.


Or ces décisions ne concernent pas que les experts, et la population a voix au chapitre, considère Florence Piron. « Moi, je suis une chercheure, mais je suis aussi une citoyenne qui paie des impôts et qui s’intéresse à ce que les gouvernements font de nos ressources collectives », rappelle-t-elle, alors que les priorités dans la recherche ne doivent pas être perçues comme « inéluctables ».


« La science n’a pas une logique interne qui la rendrait complètement autonome. Elle ne peut exister que dans une société qui l’appuie et qui la finance. Ça ne veut pas dire pour autant qu’elle doit être assujettie aux désirs du pouvoir politique et économique. Ce qui est important, pour moi, c’est que les citoyens comprennent que la science leur appartient aussi - et pas juste aux scientifiques - car ils l’appuient ou la financent et ils peuvent attendre des choses d’elle, par exemple qu’elle vienne éclairer certains problèmes ou défis. De ce point de vue, il faut créer des lieux de débat et de discussion sur les orientations de la science, la façon dont elle est pratiquée, dont les résultats sont diffusés et auxquels on a accès. » Un chantier à long terme qui nécessite « un changement de culture ».


Relever les défis


En résumé, « La science que nous voulons » ne vise ni une recherche trop liée aux intérêts économiques et industriels, ni une recherche enfermée dans « une tour d’ivoire », bien au contraire. Florence Piron défend plutôt « une science socialement responsable », c’est-à-dire « une science qui répond à la société de ce qu’elle fait et qui répond aux préoccupations des citoyens ». Surtout qu’à notre époque, argue-t-elle, le fruit des recherches scientifiques a des répercussions plus importantes et plus rapides sur la société.


Elle évoque en exemple les recherches en psychothérapie, comme celles sur les thérapies par le langage, de plus en plus abandonnées au profit de celles en psychiatrie, qui se penchent sur les molécules et les antidépresseurs. Un choix qui, à son avis, engendre en ce moment « une surmédicalisation des souffrances psychiques ».


Florence Piron regrette que le projet Perspectives STS, mené de 2003 à 2005 par le Conseil de la science et de la technologie du Québec, n’ait jamais abouti à des résultats. L’objectif de cette démarche était justement « de mettre les connaissances issues de la recherche scientifique et technologique au service des grands défis de société », dixit le site du MDEIE. Une enquête sur les préoccupations des Québécois avait établi sept défis prioritaires, dont promouvoir l’adoption de saines habitudes de vie, exploiter plus efficacement les ressources naturelles dans la perspective du développement durable et rendre accessible à toutes et à tous une formation de haute qualité. Or le rapport déposé en 2005 n’a jamais eu de suite, déplore Florence Piron.


Pourtant, elle assure que l’Union européenne, de son côté, « finance beaucoup de choses sur les rapprochements entre la science et la société et toutes sortes de projets fascinants de débat public sur les nanosciences ». En Grande-Bretagne, « chaque organisme a son instance de participation du public », évoque-t-elle. Des idées qu’elle trouverait « formidables » pour le Québec, mais qu’elle refuse d’imposer dans le débat qu’elle organise, demeurant ouverte à toutes les discussions. « Si on me dit que les citoyens québécois, après avoir été informés et avoir compris les enjeux, se disent que, oui, la science doit être de plus en plus appliquée et proche de l’industrie, moi, je l’accepterai. S’il y a eu un débat et que c’est vraiment une volonté collective qui ressort d’un débat éclairé, je la respecterai », dit-elle.


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Collaborateur

1 commentaire
  • Pierre Leyraud - Inscrit 9 mai 2012 06 h 27

    Démocratie=majorité ?

    La dernière phrase est très significative d'une conception de la démocratie vide de contenu. Encore une fois on confond un moyen(une consultation la plus large) avec une fin (la mise en avant du bien commun). Lisez le livre "Repenser la science "de Nowotny,Scott et Gibbons. Eux et elle aussi sont tout à fait favorable à de très large débat éclairés ouverts à tous et la dernière partie de leur livre est justement une apologie de la nouvelle "agora". Pourtant en même temps il préconise une science complètement diluée dans la société, la connaissance fiable produit par une science doit laisser la place à sa "robustesse sociale", le pluralisme épistémique est remplacée par le relativisme ....Bref comme l'ont dit plusieurs commentateurs "Repenser la science" est un véritable credo pour une science à l'heure du néo-libéralisme. Il est vrai qu'en l'absence d'alternative au système dans lequel nous vivons la tentation est forte de s'en remettre un peu partout à la volonté de la majorité qu'on identifie à la volonté générale chère à JJ Rousseau. Mais en même temps les résultats des choix politiques faits de façon dit "démocratique" devraient nos mettre en garde contre les limites de la démocratie conçut uniquement comme moyen.
    Pierre Leyraud- leyraud@yahoo.com