Brûler pour ne pas s’éteindre

Tard hier soir, une foule importante s'est massée au centre-ville de Montréal pour s'opposer à la «solution» avancée par Jean Charest.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Tard hier soir, une foule importante s'est massée au centre-ville de Montréal pour s'opposer à la «solution» avancée par Jean Charest.

La grève, enfin, le boycottage, euh, la chienlit qui sévit depuis onze longues semaines déjà s’enlise aussi dans des débats sémantiques. Dénoncer, par exemple, est-ce exactement la même chose que condamner, désapprouver, critiquer ou proscrire ? Et combien de synonymes faut-il aligner pour convaincre de la sincérité dans l’interdit de la violence ?

Et la violence, au fond, qu’est-ce que c’est et qui la porte ? La racaille qui n’étudie peut-être pas mais en profite pour casser de la vitrine et de la police ? La cavalerie prête à charger ? Le ministre de la Sécurité publique qui menace de déposer des accusations contre le leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois ?


Les disputes convergent autour de la notion-clé de « désobéissance civile ». Tous les bords l’évoquent, y compris les médias. Les associations étudiantes plaident sa nécessité. Des élus politiques et bien des préposés au sens médiatique la condamnent ou la galvaudent. Ce concept est lui-même un champ de bataille.


« Il va falloir faire des compromis, il va falloir regarder la situation dans son ensemble, a déclaré le maire au journal télévisé de Radio-Canada, jeudi soir. Pas des compromis sur la sécurité. Pas des compromis sur la brutalité. Pas des compromis, par exemple, sur la désobéissance civile. C’est pas acceptable dans notre société. »


Transgression délibérée

Reprenons. On parle de quoi, au juste ? « La désobéissance civile est une transgression délibérée et consciente de la loi au nom d’une cause juste », répond Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de la revue de gauche catholique Relations, qui a récemment consacré un dossier complet au sujet (numéro 743, septembre 2010). « Cette forme de contestation surgit face à un statu quo, par exemple face à des négociations bloquées avec un pouvoir politique. »


Et la violence, alors ? Où commence-t-elle ? « Normalement, les gestes symboliques doivent rester pacifiques, poursuit M. Ravet. Mais on peut s’attaquer à des lieux et des choses, faire des sit-in, occuper des immeubles, manifester illégalement. En France, le mouvement altermondialiste de José Bové a fauché du blé OGM. Le sabotage est plus problématique. Je ne suis pas certain que lancer des briques dans le métro puisse être considéré comme de la désobéissance civile. On va dire : oui, mais les casseurs ! Ça, c’est inévitable, même dans un mouvement non violent. Les provocateurs, d’ailleurs parfois envoyés par la police, peuvent infiltrer le mouvement. Dans ce rapport de forces, les autorités cherchent à discréditer l’adversaire, y compris en utilisant les médias qui sont très attentifs au spectaculaire. Mais non violent, ça ne veut pas dire passif ou inoffensif. »


Le philosophe Christian Nadeau, professeur d’histoire des idées politiques et de philosophie morale à l’Université de Montréal, insiste lui aussi sur le fondement pacifique de cette forme moderne de contestation. « On peut évidemment discuter la hiérarchie des gestes de violence, dit-il à son tour. Il y a une différence entre taper sur une voiture de police et frapper quelqu’un. Un étudiant m’a déjà répliqué que j’adoptais ainsi une position “ bon chic bon rouge ”. En fait, la réponse à cette objection brillante, c’est que la désobéissance civile, par définition, ne peut pas être quelque chose de révolutionnaire. »


Le paradoxe essentiel est là : au fond, cette critique en action ne veut pas renverser l’ordre établi, mais bien plutôt le refonder dans le respect de ses principes. « La désobéissance civile rappelle ce qu’est l’esprit des lois, dit le professeur Nadeau. C’est un moyen de stabiliser la société contre des éléments internes qui la déstabilisent. C’est la réaction quasi épidermique d’une société civile qui dénonce une situation en train d’affaiblir les institutions ou de les détourner de leurs sens, de la valeur du bien commun par exemple, pour des intérêts particuliers. »

 

Le désordre moins le pouvoir


Henry David Thoreau, mort il y a 150 ans, père du concept (il parlait en fait de « résistance au gouvernement »), aimait répéter qu’il est parfois plus nécessaire de « cultiver le respect du bien que le respect de la loi » ; quand elle est mal faite, évidemment. Thoreau, qui s’opposait au régime esclavagiste, à la guerre contre le Mexique, a contesté pacifiquement en ne payant pas ses impôts. Martin Luther King et les militants des droits civiques dans les États-Unis des années 1960 luttaient contre la discrimination érigée en système dans le parfait mépris des droits fondamentaux.


Le numéro «Pouvoir de la désobéissance civile de la revue Relations remonte l’histoire jusqu’à Jésus et étend les études de cas à travers le monde. « Il y a des leçons à tirer des expériences étrangères, note le rédacteur en chef Ravet. En Allemagne et en France, quand des casseurs viennent entacher une manifestation pacifique, les participants non violents s’assoient, se regroupent et attendent. Voilà un mouvement non violent massif dont les étudiants devraient s’inspirer. »


De Tolstoï à Gandhi, jusqu’au philosophe politique John Rawls, les penseurs de cette forme démocratique de contestation en font un dernier recours. Mieux : ils rendent le pouvoir injuste et borné responsable des effets négatifs de cette dérive.


« Il doit y avoir une légitimité, poursuit le professeur Nadeau. Les protestations des membres de Fathers for Justice n’ont rien à voir avec la désobéissance civile puisqu’elles remettent en cause l’ordre social légitime. Il doit y avoir une rationalité derrière les gestes et les fins doivent s’accorder aux moyens. La désobéissance, par définition, dit à celui qui prétend être le plus fort qu’il n’a pas le droit d’imposer sa volonté. La force ne peut jamais donner le droit. »


De même, le refus extrême mais pacifique ne peut s’exercer au nom d’intérêts corporatistes. On l’entend assez, surtout dans les éditoriaux et les chroniques : Gabriel Nadeau-Dubois serait un vieux jeune, syndicaliste à sa façon. « Quand on reproche aux étudiants de politiser le débat, les leaders ont raison de répliquer que la grève est étudiante, mais que la lutte est populaire, explique alors Christian Nadeau. Ils affirment que l’éducation est un bien social. La légitimité du mouvement se concentre là, dans la lutte contre une menace directe d’affaiblissement d’une institution fondamentale de la société. Il y a bien des slogans stupides dans cette lutte, mais un des plus forts répète : jamais un peuple instruit ne sera soumis. »


M. Ravet en propose un autre, sublime, emprunté à Bernanos : il faut beaucoup de gens indisciplinés pour faire un peuple libre. « La désobéissance civile, c’est le souffle de la démocratie, conclut-il. Il n’y a pas de régime démocratique sans capacité à refuser de se soumettre. »


63 commentaires
  • camelot - Inscrit 28 avril 2012 00 h 05

    Merçi

    Je suis pantois. Quel texte inspirant. Un message d'optimisme. Merçi à notre belle jeunesse. Merçi à Stephane Baillargeon.

    • pilelo - Inscrite 29 avril 2012 20 h 27

      Oui, c'est vrai, nous ressentons de l'admiration.

      Et maintenant, que faisons-nous?

      Nous qui sommes derrière nos jeunes inspirés, allons-nous les laisser se mettre à blanc seuls?

      Nous avons des idées qui nous chatouillent le talon, mais eux, qu'attendent-ils de nous?

      Qu'on vote, qu'on manifeste, ou autre chose?

      J'aimerais qu'ils nous le disent.

      À vous qui menez le jeu, dites-nous comment vous aider. On a Facebook nous aussi.

  • paumier1 - Inscrit 28 avril 2012 01 h 22

    Superbe !

    Excellent article ! Édifiant, éclairant, encourageant ! Merci ! :)

  • Gabrielle Desgagné - Inscrite 28 avril 2012 03 h 29

    Excellent, s'asseoir et rester pacifique...je vais répandre l'idée, merci!

    Quand il y a un individu qui lance un projectile sur une police ou un autre qui barbouille un immeuble, c'est tout le mouvement qui est montré du doigt.
    Après, les policiers peuvent déclarer une manifestation illégale dès lors qu'ils reconnaissent le visage de l'un de ces individus, donner des coups de matraque dans les tibias des malheureux qui sont sur leur chemin, nous intimider en cognant sur leurs boucliers et nous crier des noms.
    Si la majorité du mouvement demeure pacifique après 11 semaines de grève, n'est-ce pas la preuve que nous savons toujours être responsables?

    Et si des familles, des travailleurs, des grand-pères et des grand-mères, des ados et des enfants, des professeurs et des artistes, des politiciens et des journalistes descendent dans la rue pour dévoiler tout ce qui était caché jusque-là, i-e la vision plutôt désastreuse du savoir en tant que marchandise, n'est-ce pas cela qui est représentatif de la population, madame Beauchamp? Ce ne sont pas les 160 députés qui sont représentatifs de la population présentement. Actualisez-vous, je vous en prie...la vie est un mouvement constant, il n'y a que vous qui fermez les yeux pour ne pas le voir.

    Une étudiante excédée et désolée

    • Jean Desjardins - Abonné 28 avril 2012 13 h 58

      Vous êtes en train de changer le monde, toute la société, par votre maturité exceptionnelle et votre vision d'avenir. Vous méritez tout notre respect et toute notre admiration et l'appui de toutes celles et de tous ceux qui aspirent à un monde plus juste, plus solidaire. Ne lâchez pas surtout. Nous sommes à vos côtés!
      Marie Leclerc, Montréal

    • Nestor Turcotte - Inscrit 28 avril 2012 20 h 45

      Il y a 125 députés à l'Assemblée nationale. Savoir cela est un début... On peut l'apprendre en allant à l'école ou en s'informant sur le site de l'Assemblée.

    • Daniel Hémond - Inscrit 28 avril 2012 22 h 05

      Je suis tellement fier de ces étudiants!

    • simsim - Inscrit 29 avril 2012 09 h 43

      Monsieur Turcotte, une partie du problème actuel vient précisément du fait que l'on enseigne de moins en moins ce genre de choses à l'école. On préfère former des travailleurs que des citoyens. C'est une nuance, mais une nuance très importante. Personellement, ça me rassure de voir les étudiants se politiser et tenir leur bout sur un débat aussi crucial que celui de l'accessibilité aux études. Puissent-ils répandre dans la population le concept de s'impliquer dans les affaires de l'état au lieu d'y être bêtement cyniques.

    • Jean Martin - Inscrit 29 avril 2012 14 h 58

      La ministre sait tout cela. Elle se fout des conséquences à long terme pour notre société ou même pour l'espèce humaine. Elle assure sa retraite plus que confortable grâce à vos dettes. Merci de payer vos taxes!

  • slowmou - Inscrit 28 avril 2012 06 h 56

    Brûler pour ne pas s’éteindre.

    La désobéissance civile expliquée aux puissants. Le numéro «Pouvoir de la désobéissance civile de la revue Relations remonte l’histoire jusqu’à Jésus...» Bravo monsieur Baillargeon.

    J'avais oublié ce Jésus, divin guide de mon enfance, héros révolutionnaire de mon adolescence. J'imagine son regard sur le Québec, en ce samedi 28 avril 2012.

    Je Le vois sur le Mont-Royal, barbu aux cheveux longs, vêtu d'une longue robe. Il s'adresse, de vive voix, à la foule qui l'entoure. C'était il y a 72 ans...

    Pis aujourd'hui, à Montréal, Il serait assit devant sa webcam(?) et pis y parlerait quelle langue? Un langage universel comprit de toutes celles et ceux qui le voient et l'entendent? Et ce langage universel finit par rejoindre ceux et celles qui ne Le voient pas et ne L'entendent pas? Et ce langage universel, ce sont les IMAGES animées, sonores, colorées et lumineuses de nos nouvelles technologies de communications sur nos écrans géants en très haute définition?

    C'est la révolution électronique! Cela ce fait.

    C'est la rencontre de l'immatérialité et l'instantanité de toutes nos nouvelles données électriques et éphémères, véhiculées à la vitesse de la lumière

    avec

    les anciens classeurs des vieux dossiers de papiers imprimés à l'encre indélibile, permanente, autoritaire, véridique, infaillible et sacré.

    Bien à vous tous, jeanpierrepayette

    • Mathieu Bouchard - Abonné 28 avril 2012 12 h 05

      L'impression de véridique, d'infaillibilité, de sacré et de permanent n'est qu'à la hauteur de la naïveté de ceux qui ont vécu dans ces papiers.

      Ce qui était bien avec le journal soviétique La Vérité (Pravda), c'est que toute la population était bien au courant que son contenu était faux. Dans le cas des journaux d'ici et de maintenant, on mélange assez soigneusement le vrai et le faux pour que le lecteur s'y méprenne.

      La tactique est la même sur papier et sur l'internet, mais dans le cas du papier, la liberté de presse est limitée à ceux qui possèdent une presse (une imprimerie), donc la nouvelle devient officielle à partir du point où elle est approuvée par des annonceurs de produits, ce qui permet de recevoir l'argent nécessaire au à balancer le budget de l'imprimerie. Dans le cas de l'internet, le coût de distribution est tellement plus bas que personne ne peut évacuer la dissidence en l'éliminant par la loi du marché.

  • dojinho - Inscrit 28 avril 2012 08 h 36

    Attention aux imposteurs!

    "Les provocateurs, d’ailleurs parfois envoyés par la police, peuvent infiltrer le mouvement. Dans ce rapport de forces, les autorités cherchent à discréditer l’adversaire, y compris en utilisant les médias qui sont très attentifs au spectaculaire."

    Voilà un problème réel et insidieux auquel la population devrait être plus attentive. Si des casseurs sont à la solde des autorités, cela signifie que les autorités sont le symbole mêmecde la disgrace. Cela signifie qu'il faut établir les liens, dénoncer les coupables à tous les échelons et leur faire répondre de leurs actes devant la justice, si justice pour tous il y a!

    Bon succès au mouvement étudiant! J'admire le courage de ces jeunes qui se livre sans répit à une lutte inégale pour une cause juste!