La jeunesse qui pousse le Québec à la maturité

Les leaders étudiants Jeanne Reynolds, Gabriel Nadeau-Dubois et Léo Bureau-Blouin seraient devenus les porte-parole d’une jeunesse forcée de pousser le Québec vers une plus grande maturité.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les leaders étudiants Jeanne Reynolds, Gabriel Nadeau-Dubois et Léo Bureau-Blouin seraient devenus les porte-parole d’une jeunesse forcée de pousser le Québec vers une plus grande maturité.

Dans le coin droit, la valse-hésitation du gouvernement. Les prétextes pour ne pas aborder la hausse des droits de scolarité, nerf de la grève. L’ergotage sémantique sur la violence, la façon de réfuter la complexité du dossier, de nier les regards nuancés, la condescendance. Dans le coin gauche : les jeunes. Pas censés penser plus loin que demain, ils se battent, disent-ils, pour les futurs enfants. Ils refusent la division, restent solidaires et démocratiques, incarnent entièrement leur idéologie. Sonneraient-ils l’âge de raison du Québec, qu’on a dit si longtemps adolescent ?


Nicolas Lévesque est philosophe et fils de philosophe, psychologue et psychanalyste. Il dirige la collection « Nouveaux essais spirale » des éditions Nota bene. En 2009, il y publiait (…) Teen Spirit. Essai sur notre époque, une analyse de l’esprit adolescent, pas encore adulte, de notre société. Il y prône la fin du cynisme, la beauté du vieillissement de la pensée. « On associe souvent le fait de devenir adulte avec la tendance à se caser, s’écraser dans le confort, y écrit-il, alors que c’est précisément le contraire : c’est faire éclater les cases, déployer toute son énergie, vivre l’inconfort, la fatigue, le temps qui manque, ne plus attendre de correspondre à une catégorie et se frayer un chemin particulier, incomparable, comme un fou, comme un sage […]. » Questions-réponses avec l’auteur sur la crise actuelle.


Comment lisez-vous la crise actuelle ?


Je pense que nous sommes à la fin du teen spirit, à son dernier trait. Comme si nous vivions l’aboutissement de la crise d’adolescence qui ouvrira le Québec à l’âge adulte. Comme si nous passions, tel que le disait Miron, de l’âge de la parole à l’âge de la réflexion. Ce qui est évident avec la crise étudiante, c’est que le modèle d’autorité présenté par le gouvernement est dépassé. On sait que ce ne sont plus nos dirigeants qui prennent les décisions, que les structures sociales sont déréglées. Que l’idéologie néolibérale, capitaliste, économiste, roule toute seule. Le gouvernement y est soumis, ni souverain, ni autonome. On a élu des êtres humains au pouvoir, avec un jugement, et les voilà qui se fient seulement à des statistiques, des études de marché, des chiffres. Au lieu de dire aux jeunes et à la CLASSE de cesser de jouer le jeu de l’intimidation, on pourrait demander au gouvernement de cesser d’être intimidé par les pouvoirs financiers.

 

La génération Y des 18 à 34 ans, qu’on croyait apolitique et individualiste, est-elle plus adulte que ses prédécesseurs ?


Elle montre au monde la colère refoulée des «X», dévoile que ceux-ci n’étaient que la première génération à avoir frappé le mur invisible d’un capitalisme nouveau, radical, incontournable. Les «Y» se heurtent aujourd’hui à ce mur, mais de manière active. Ils le rendent visible, en révèlent les formes : une grosse machine à sous qui a pris le contrôle de la société, de toutes ses institutions - universités, hôpitaux, partis politiques. Les étudiants ont des idées humanistes, se mobilisent au nom de la prochaine génération. Ils ont une impressionnante vision à long terme. Le gouvernement, lui, ne montre pas de patience. Il regarde les choses à la pièce, pense à la remise de la session ou aux conséquences pour cet été, au mieux à la fin de son mandat. L’éducation envisagée à court terme, c’est franchement terrible. À l’âge qu’ont les étudiants, c’est dur de leur demander d’être plus matures que le gouvernement.

 

Peut-on demander au gouvernement d’être « plus mature » ?


Ce qu’on voit finalement, c’est que nos dirigeants sont des pions. Des enfants qui jouent. Ça serait beau que Jean Charest se lève un matin en disant « je suis tanné de recevoir des téléphones de Power Corporation, des minières et des pétrolières ». Je pense que nos dirigeants ne voient même pas le « big picture », hypnotisés par leurs rôles. Ce sont des grenouilles qui se pensent plus grosses que le boeuf. Résultat : des enfants en position d’autorité, face à des enfants obligés de vieillir trop vite. Si, comme jeune, tu as ce poids sur les épaules, et qu’en plus tu te fais traiter de petit merdeux d’individualiste qui écoute juste son iPod, ben oui, tu vas avoir envie de péter des vitrines. L’impasse que les jeunes dévoilent avec la violence existe bel et bien. Ce qui est scandaleux de Charest et Beauchamp, c’est qu’ils nient cette impasse. On revit le Titanic. Le problème actuel, c’est que les jeunes ne voient pas pour qui voter pour que ça change. C’est là que la démocratie ne marche plus, si tous les partis sont financés par cette idéologie néolibérale.

 

Comment rétablir le dialogue entre ces valeurs et ces générations si différentes ?


Je ne pense pas qu’il y ait de dialogue possible présentement. Simplement. Les jeunes voient cette société complètement colonisée par un système externe. Les autorités sont en déni. La CLASSE a raison de n’accepter aucune solution facile. Je pense qu’elle devrait être plus radicale encore dans le discours et la philosophie, et moins dans les gestes, et dire que c’est tout le système qu’il faut repenser : la santé, l’éducation, le politique. C’est le temps d’aller jusque-là. Même si les étudiants gagnaient maintenant, ça serait une économie de bouts de chandelle. Ils n’ont pas résisté jusque-là pour retirer un petit 1000 $. Ce serait une immense défaite. Il faut leur dire qu’ils sont en train de changer le monde. Et qu’on va les aider. Qu’on va leur donner les outils pour changer la société. On ne peut pas s’excuser en disant « oui mais, moi j’ai payé des droits de scolarité, qu’ils les paient eux aussi », ce ne serait qu’un signe d’amertume. C’est vraiment mal vieillir que de ne pas vouloir que les jeunes aient une meilleure vie que nous. Il faut toujours souhaiter que nos enfants nous dépassent.

38 commentaires
  • Geneviève Soly - Abonné 28 avril 2012 06 h 43

    Bravo!

    Bravo! Magnifique analyse des événements. C'est un nouveau point de vue il me semble et j'y adhère entièrement. Bravo Catherine Lalonde et bravo aux mouvements étudiants de la génératioin Y. Geneviève Soly

  • Mario Cyr - Inscrit 28 avril 2012 10 h 15

    Enfin!

    Enfin, voilà le débat inscrit dans son véritable contexte. C'est vrai que la classe politique (sans jeu de mots) ne pense plus. Elle se satisfait à court terme de rapports, de courbes, d'indicateurs, de statistiques. Ce que les étudiants réclament, c'est bien plus que ces fameux 50 cents par jour, c'est une société humaine et plurielle, affranchie de la logique économique. Merci pour ce beau texte inspirant.

  • Claude Saint-Jarre - Inscrit 28 avril 2012 10 h 38

    Dernier paragraphe

    Bonjour. Concernant le dernier paragraphe: pour aider à changer le monde, pourquoi pas le revenu de citoyenneté? André Gorz, Michel Chartrand, Robert Théobald, Buckminster Fuller (" une bourse à vie pour penser") et Kelso dans son " Capitalist Manifesto" ont écrit là-dessus. Fuller pensait que nous devrions passer d'un système économique basé sur l'argent à un système basé sur l'énergie ( en kw/hre) et puisque nous n'en utilisons qu'un /4,000,000 d'un pour cent et que nous en gaspillons 95%, nous serions tous et toutes milliardaires si nous agissions inetlligemment. Il s'agit d'adopter le principe général de la démocratie économique si négligée et de choisir parmi plusieurs principes particuliers comme le revenu minimum garanti. Étudier et en débattre?

  • christian alacoque - Inscrit 28 avril 2012 10 h 40

    Nouvelle generarion

    C'est sur que nos dirigeants politiques sont tous nes et on bien vecus de la prosperite des dernierres decenies.Charest et Tremblay, pour ne nommer qu'eux, sont millionnaires avant d,acceder au pouvoir et depuis qu'ils sont en place, ils n'ont de cesse de monter les taxes a tous les nivaux sous pretexte d'equilibre les budgets. A les ecouter des etudes universitaires ammenent des bons salaires, donc hausser les droits de scolarite pour financer de bonnes universites est justifiable. C'est une equation qui marche a conditions que la societe continue a prosperer pour que les etudiants puissent rembourser leur dettes avec de bon salaires, quand a ceux qui n'ont pas eut les moyens de les financer, ils sont partis faire des petits boulots et sont exclus du debat!. Mais faire des etudes universitaires c'est avant tout acquerir un confort et une souplesse intellectuelle necessaire pour affronter la vie et si certains d,entre eux s,en servent pour se doter d'un confort materiel a la Charest -Tremblay c'est leur affaire. Mais il faut laisser la voie ouverte a ceux qui ont pour ambition de s,occuper, des malades, des vieux, des pauvres(si cela les interresse) dans une societe ou la prosperite economique ne sera pas aussi facile qu'elle n,a deja ete. Christian Alacoque

  • PClermont - Inscrit 28 avril 2012 11 h 18

    Que ça fait du bien!!

    ...De lire autre chose que des comptes-rendus - merci -, et de voir qu'on est pas seuls à voir que le monde est en train de changer, mais que ça n'est décidément pas facile. Oui, pour nos enfants et pour nous, que vivent et soient vues les alternatives!