Institut de recherches cliniques de Montréal - Où sont les limites de la science?

Jessica Nadeau Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Université - Recherche avril 2012

Pendant que tous avaient les yeux rivés sur les questions éthiques liées à la génétique et aux cellules souches, on a complètement oublié les problèmes inhérents au développement des neurosciences. Pour contrer cette lacune, une équipe canadienne a décidé de se consacrer à la recherche en neuroéthique. Et les questions soulevées sont d'une importance capitale, estime le docteur Éric Racine, directeur de l'unité de recherche en neuroéthique à l'Institut de recherches cliniques de Montréal.

C'est en 2002 que le vocable «neuroéthique» a vu le jour, dans la foulée d'une série de conférences et d'ateliers organisés aux États-Unis et au Canada.

«Le développement et l'application de connaissances neuroscientifiques ont toujours soulevé des questions éthiques, explique Éric Racine. Mais c'est à ce moment-là que la communauté a commencé à se former et à se rendre compte qu'on avait parlé des enjeux éthiques des cellules souches et de la génétique, mais qu'il y avait une révolution qui était en train de se réaliser au sein des neurosciences, avec des développements technologiques qui repoussaient les frontières, et que ces questions étaient mal cernées sur le plan de l'éthique.»

Les neurosciences désignent l'étude scientifique du système nerveux et du cerveau. La neuroéthique, elle, s'intéresse aux questions morales liées au développement des neurosciences. C'est un champ spécialisé de la bioéthique, un domaine interdisciplinaire qui regroupe des scientifiques, des bioéthiciens, des médecins?spécialistes, comme les neurologues et les psychiatres, de même que des philosophes. Car les interventions au niveau du cerveau touchent à la façon dont l'être humain se perçoit, et plusieurs soutiennent que les neurosciences contemporaines sont en train de changer la façon dont on voit l'être humain.

La neuroéthique se penche sur différentes questions, tant pratiques que philosophiques. Elle tente de déterminer le bon et le mauvais usage des résultats et des applications en neurosciences.

Qui ment?

Pour illustrer son propos, Éric Racine donne l'exemple de la neuro-imagerie fonctionnelle, une nouvelle application qui permet de visualiser l'activité du cerveau et de déceler comment une personne fonctionne.

Aux États-Unis, des chercheurs ont tenté de déterminer, grâce à ce procédé, s'il y avait des activités neuronales spécifiques associées à l'acte de mentir. Dès lors, des firmes américaines ont tenté de commercialiser cette technologie. Dans l'État de New York et au Tennessee, il y a même eu des tentatives d'introduire ce type de procédé dans les tribunaux.

«La neuroéthique tente de clarifier s'il s'agit d'un usage qui est approprié. C'est une réflexion sur l'état de la science. Dans ce cas-ci, c'est un exemple facile, parce qu'il y a un bon consensus dans la collectivité selon lequel il s'agit d'un usage prématuré. La technologie n'est pas prête pour ce type d'usage, car elle n'est pas fiable. Donc, si on introduit prématurément une technologie, il y a un risque de mettre en péril la justice et les procédures équitables pour un accusé.»

Un autre volet de la neuroéthique, sur lequel l'équipe de recherche du Dr Racine se penche plus spécifiquement, c'est la neurostimulation cérébrale profonde, c'est-à-dire l'implantation d'électrodes profondément dans le cerveau. C'est un procédé qui a fait ses preuves pour traiter la maladie de Parkinson. Mais des essais cliniques sont présentement en cours pour tenter d'utiliser cette technologie dans des conditions neuropsychiatriques, comme la dépression sévère ou les troubles obsessifs compulsifs.

«L'extension de cette technologie-là soulève des questions sur la nature des connaissances scientifiques. Avons-nous assez de connaissances pour essayer cela? Et est-ce que les patients vont être capables de bien apprécier les limites des bénéfices des essais cliniques?», demande Éric Racine.

Selon lui, les patients à qui on offre ce type de traitements expérimentaux sont souvent vulnérables, parce qu'ils ont dû passer par tous les autres types de traitements, comme la pharmacologie et la psychothérapie.

Des médias trop « passifs »?

Les études du docteur Éric Racine ont démontré que les commentaires dans les médias et le web étaient généralement très positifs à propos de cette nouvelle technologie. Or il rappelle que l'un des piliers de l'éthique moderne, c'est le respect de l'autonomie des personnes afin qu'elles puissent prendre une décision de manière libre et éclairée. «Mais si on a une couverture médiatique extrêmement favorable, comment fait-on pour bien éclairer les patients auxquels on va offrir la possibilité de participer à des essais cliniques?», questionne encore le chercheur.

Sur le terrain, à travers le Canada, les équipes de neurochirurgie rapportent effectivement que l'un de leurs principaux défis est de gérer les attentes des patients, explique Éric Racine.

«Ça pose des dilemmes importants pour les cliniciens qui doivent se fier au consentement libre et éclairé des patients, mais qui doivent quand même exercer leur jugement pour décider d'offrir ou non un traitement à quelqu'un qui pourrait entretenir des espoirs non raisonnables. Nous avons documenté le problème et essayé de proposer une marche à suivre pour ce genre de circonstances.»

Une première mondiale

Avec son équipe de l'IRCM, il aimerait aller encore plus loin et être capable de mesurer l'impact des recommandations qui ont été faites. Mais c'est une vision d'avenir, précise le jeune chercheur, qui a fait partie de la toute première équipe de recherche au monde à se pencher sur la question de la neuroéthique, lors de son postdoctorat réalisé à Stanford, aux États-Unis. Il est ensuite revenu au Québec pour former la première équipe canadienne en neuroéthique, à l'Institut de recherches cliniques de Montréal.

«Je pense qu'il faut rester humble, mais nous avons une équipe qui est très active sur le plan international. Le Canada a joué un rôle fondamental dans le développement de la neuroéthique, ce qui est quand même assez rare. Nous avons vraiment de grandes forces dans ce domaine-là.»

C'est un domaine qui a le vent dans les voiles, selon Éric Racine, car les sciences du cerveau sont particulièrement vastes. Ça touche à la santé mentale et aux troubles neurologiques, qui sont de plus en plus reconnus comme le principal fardeau de santé des pays développés.

«Autant il y a du potentiel et de l'intérêt pour développer de nouveaux médicaments et de nouveaux outils de diagnostic, autant il faut réfléchir aux conséquences de ces connaissances. [...] Il faut réfléchir à la façon dont on veut les utiliser, de même qu'à leurs impacts sur nos systèmes de santé.»

***

Collaboratrice du Devoir

À voir en vidéo