UQAM - Les caisses sont perçues comme de vraies coopératives par la grande majorité de leurs sociétaires

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Ce texte fait partie du cahier spécial Université - Recherche avril 2012

La Chaire de coopération Guy-Bernier se concentre sur les personnes qui œuvrent ou consomment au sein de coopératives. Quelques-unes de ses plus récentes recherches pourraient inciter les caisses Desjardins à revoir certaines de leurs façons de faire.

Les caisses Desjardins doivent d'abord répondre adéquatement aux besoins individuels de leurs membres pour les convaincre qu'elles respectent leur nature coopérative. C'est ce qui ressort d'une étude de la Chaire de coopération Guy-Bernier, de l'École des sciences de la gestion (ESG) de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), réalisée en collaboration avec la Fédération des caisses Desjardins du Québec.

Ce sont 1510 membres des caisses Desjardins du Québec et de l'Ontario qui ont été interrogés sur le sujet. «Ce qui était intéressant, c'est que c'est la première fois qu'une coopérative nous demandait d'avoir l'opinion des membres, et non pas de bâtir ses pratiques sur l'opinion des militants, soit les personnes très engagées [...]. Pour les membres, ceux qui ne vont pas aux assemblées générales annuelles et ceux qui ne siègent pas aux conseils d'administration, que représente la coopérative? Après tout, ce sont eux, les propriétaires. Ce sont eux qu'on doit satisfaire. Qu'est-ce qu'ils attendent?», met en contexte Michel Séguin, titulaire de la Chaire de coopération Guy-Bernier.

Il note que la recherche a mené à des conclusions «cohérentes» mais «contre-intuitives». Selon l'étude, les membres ont davantage l'impression que leur caisse respecte sa nature coopérative lorsque «la qualité et la compétitivité» de l'offre de services sont au rendez-vous, que lorsque l'engagement dans la collectivité, la sensibilisation coopérative, les pratiques démocratiques, le respect de normes éthiques et le versement de la ristourne sont bien établis.

Principes ou attentes?

«Quand on a fait les analyses, on s'est aperçu que les membres ne réfléchissaient pas en fonction des valeurs et des principes, mais ils réfléchissaient davantage en fonction des attentes et des besoins qu'ils avaient au sein de la coopérative», commente Michel Séguin, joint par téléphone. Il prévient que les autres considérations, comme l'engagement dans le milieu, demeurent importantes et doivent continuer d'être mises en oeuvre par les caisses pour satisfaire aux exigences. «Si on enlevait la ristourne, on viendrait porter atteinte à la perception que les membres ont de leur caisse en ce qui concerne sa nature coopérative, c'est certain. Si le Mouvement Desjardins se faisait accuser demain matin de ne pas respecter les règles propres à l'industrie des services financiers, la perception des membres sur sa nature coopérative en prendrait pour son rhume.» D'ailleurs, une large proportion des répondants ont manifesté leur désir d'être mieux informés et mieux sensibilisés au sujet du fonctionnement de la coopérative.

N'empêche, M. Séguin affirme que cette étude démontre que, si les caisses coopératives veulent se distinguer des banques, «il faut qu'elles soient en mesure de se distinguer d'abord par l'offre de services, alors qu'elles ont toujours tenté de se distinguer par un engagement dans le milieu. C'était plus facile et plus évident pour elles.»

Coopérative? Oui!

Du même coup, cette étude visait à vérifier si la majorité des membres avaient une opinion qui allait dans le sens de commentaires souvent clamés, tels que «Desjardins, c'est comme une banque», «Desjardins a perdu sa nature coopérative » ou «Alphonse Desjardins se retournerait dans sa tombe», cite Michel Séguin. Or 81 % des participants de l'étude ont indiqué qu'ils considéraient que leur caisse respectait sa nature coopérative.

Reste qu'un fossé a été observé entre les membres et les dirigeants des caisses dans le cadre d'une autre étude de la chaire, réalisée cette fois-ci en collaboration avec le Regroupement des présidents et présidentes des caisses Desjardins (RPCD). Un sondage effectué auprès de 501 membres au Québec et en Ontario a révélé que 82 % d'entre eux ne pouvaient pas identifier un ou une membre du conseil d'administration de leur caisse. Bien que la proximité semble plus forte dans les régions rurales, plus de 60 % des répondants qui y résident ne sont pas plus en mesure de nommer un dirigeant de leur caisse. «D'un autre côté, on parlait aussi de la proximité avec l'entreprise, ajoute M. Séguin. Les gens s'identifiaient plus à l'entreprise qu'au conseil d'administration», constate-t-il. Des résultats qui ont entraîné, chez les dirigeants des caisses Desjardins, une certaine remise en question de leurs façons de faire, témoigne M. Séguin.

Saine gouvernance

Si la chaire demeure très active dans les recherches concernant l'adhésion, elle accorde aussi beaucoup d'importance à la gouvernance, aux membres-propriétaires et aux ressources humaines. Une étude comparative sur le Mouvement Desjardins et la Banque Royale a d'ailleurs été mise en branle pour déterminer si «une coop, grâce à ses valeurs, à sa nature, au fait qu'elle est plus humaine, attire plus les ressources humaines que sa concurrente basée sur un modèle capitaliste traditionnel». Une question qui répond à un enjeu fondamental de notre époque pour les coopératives financières. «Aujourd'hui, les entreprises se distinguent en fonction de la qualité de leurs ressources humaines davantage qu'en fonction de la technologie qu'elles possèdent», explique M. Séguin. Quelque 300 étudiants dans les écoles de commerce viennent d'être interrogés pour savoir si les valeurs coopératives les attirent plus ou pas du tout, dans la perspective de leur entrée sur le marché du travail. Les résultats seront accessibles dans quelques semaines. Ils indiqueront un peu si le modèle coopératif constitue «une valeur ajoutée ou un caillou dans le soulier» dans les démarches de recrutement ou si des stratégies peuvent être adoptées par les coopératives financières pour attirer la bonne main-d'oeuvre dans les postes-clés.

Mobilisation des employés

Une étude, donc, comme plusieurs autres de la Chaire, qui cherche à déterminer si le modèle coopératif peut devenir un outil pour donner plus de sens au travail des employés, alors que de nombreuses études sur l'attraction organisationnelle tendent à démontrer que les employés sont plus mobilisés, plus épanouis ou plus performants lorsqu'ils accordent du sens à leur emploi. Ils sont même prêts à accepter une baisse de salaire pour occuper un poste où ils se sentent utiles.

«Je n'ai pas encore d'étude là-dessus, mais une chose que j'aimerais bien tester comme hypothèse, c'est que je crois que l'effet, lorsqu'on sensibilise des gens [au modèle coopératif], est plus fort chez les employés que chez les consommateurs», suppose M. Séguin. Il émet ce postulat en se basant sur les recherches effectuées en éthique d'entreprise, dans lesquelles on a observé «que le consommateur est plus amoral, c'est-à-dire qu'il va être moins influencé par l'aspect éthique ou moral d'une offre de service ou d'une organisation. [...] Comme le travail est quelque chose d'important dans nos vies, on remarque que les gens sont plus sensibles à cet aspect-là quand ils portent le chapeau du travailleur.»

Les caisses doivent-elles donc davantage convaincre leurs employés ou les travailleurs qu'elles respectent leur nature coopérative? Une future recherche nous fournira peut-être un jour la réponse.

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Collaborateur du Devoir

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