Institut Armand-Frappier - En quête des effets réels de l'environnement sur la santé des humains...

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Le défi majeur auquel les chercheurs de la santé environnementale doivent faire face? Établir une causalité irréfutable, comme dans le cas de la fumée de cigarette et du cancer du poumon.
Photo: Agence Reuters J.P. Moczulski Le défi majeur auquel les chercheurs de la santé environnementale doivent faire face? Établir une causalité irréfutable, comme dans le cas de la fumée de cigarette et du cancer du poumon.

Ce texte fait partie du cahier spécial Universités - Recherche

Qui sont ces chercheurs qui conduisent des travaux dans le domaine de la santé environnementale au Québec? Qu'en est-il de cette science en émergence? Sur quelles problématiques complexes interviennent ces scientifiques, auxquels il revient de faire la preuve incontestable de l'existence des effets pervers de l'environnement sur les humains?

Michel Charbonneau est professeur au Centre INRS/Institut Armand-Frappier et directeur du Réseau de recherche en santé environnementale (RRSE). Il signale que les membres de ce regroupement proviennent de plusieurs universités québécoises et que leur nombre est plutôt limité: «La raison en est que la santé environnementale ne se retrouve pas beaucoup sur le plan des études graduées, parce que c'est probablement une discipline plutôt récente.»

La majorité des chercheurs sont par conséquent des diplômés des programmes de pharmacologie, de biochimie et de chimie; d'autres sont issus d'une formation dans le domaine de la statistique. Il s'explique: «Il existe deux grandes approches conceptuelles pour étudier cette santé: il y a celle du laboratoire, pour laquelle on utilise des modèles cellulaires, de nature humaine, ou certains autres en culture, ou encore des modèles expérimentaux, comme des animaux de laboratoire; grosso modo, la moitié des chercheurs empruntent cette voie de recherche. L'autre regroupe des gens qui suivent un parcours plus épidémiologique et qui sont formés dans le domaine de la statistique, de la santé publique, etc.; ils abordent la question en termes macroscopiques, soit à partir de ce qui se passe chez les humains quand ils sont exposés à des agents contaminants.»

Il y a là deux pôles: «Et l'une des particularités du Réseau, c'est de faire un rapprochement et de marier ces gens-là pour qu'ils puissent parler sur le même pied, même s'ils utilisent des outils qui sont très différents. Je pense qu'on réussit assez bien cette union entre l'épidémiologie et ce qu'on appelle la toxicologie ou l'étude en laboratoire de l'effet des agents contaminants chimiques et physiques sur l'humain.»

Facettes multiples

Cette santé se définit donc, de façon plus globale, comme «l'étude de l'environnement physique et chimique sur les populations et sur les sujets humains». La science qui la décortique sous plusieurs aspects à la fois revêt un caractère hautement interdisciplinaire, comme le démontre le docteur Charbonneau: «Quand on considère d'étudier chez les humains ce qui les affecte à partir de leur environnement, on peut partir de différents angles, comme le vecteur environnemental qui est relié à l'eau: quelle est la problématique de l'eau potable ou celle des agents contaminants atmosphériques?» À partir de là, plusieurs possibilités se présentent. Il poursuit: «On peut aussi cibler davantage l'effet: quels sont les produits qui vont causer un cancer du sein ou un problème au système immunitaire, etc.?»

De la sorte, les tâches des uns et des autres sont complexes et multiples: «Cela fait en sorte que, si vous mettez à gauche, dans une espèce de matrice de façon verticale, tous les produits et, de façon horizontale, toutes les maladies, vous vous retrouvez avec une multitude de cases qui sont possibles. C'est là qu'est notre défi: tous ces chercheurs-là ont ce point commun de s'intéresser à l'environnement et à son effet sur la santé; d'autre part, ils ont des particularités qui font en sorte que ce n'est pas tout le monde qui porte intérêt aux mêmes agents contaminants et aux mêmes effets; notre spectre est très large.» Il en va autrement pour les gens du réseau cardiovasculaire, à l'intérieur duquel les points de chute sont plus resserrés et les champs d'action, plus circonscrits.

Une fois ces explications fournies, Michel Charbonneau résume les thèmes de recherche du Réseau: «Sur le volet des agents contaminants, on peut retenir l'eau potable et les agents polluants atmosphériques. Sur la partie des effets, on retient le côté des cancers, qui est très important, et les problèmes reliés aux systèmes immunitaire et reproducteur. En matière d'agents contaminants aéroportés, on s'intéresse aux nanoparticules.»

Un travail minutieux et de longue haleine


Quel est le défi majeur auquel les chercheurs de la santé environnementale doivent faire face? Le directeur du Réseau laisse d'abord savoir que, dans le cas de la fumée de cigarette et du cancer du poumon, les gens sont maintenant pleinement d'accord pour reconnaître qu'il y a une preuve de causalité irréfutable qui a été établie: «Ils ne se mettent pas à débattre autour de cette question, mais il a fallu quelque 40 ans de recherche auprès de milliers sinon de millions de fumeurs pour en arriver à cette conclusion sur le lien entre l'exposition et la maladie.»

Il en va autrement dans d'autres circonstances: «Dans le cas des agents polluants chimiques, c'est un débat qui est beaucoup plus difficile.» Il en veut pour preuve la cause en matière de cancer par l'eau contaminée au TCE, à Shannon; il a agi comme témoin expert durant ce procès: «La grande question se résumait à "quelles doses et pendant combien de temps?".»

Il cite cette expérience vécue pour poser ce constat: «Un des grands défis que nous avons, c'est d'être capable d'identifier quels sont les effets réels qui existent; on qualifie cela un peu comme relevant du domaine de l'analyse de risque. On ne fait pas face à des certitudes dans ce domaine-là et la difficulté provient en quelque sorte de l'incertitude qui existe autour d'une problématique.» Comment arriver à faire disparaître tout doute raisonnable? «La solution n'est pas miraculeuse et il faut continuer à travailler sur celle-ci pour mieux la connaître.»

Il étoffe son énoncé: «Au début d'une étude épidémiologique, comme celles que réalisent mes collègues, on a l'impression qu'il pourrait y avoir un appariement entre tel effet sur la santé et telle présence dans l'environnement; il n'y a pas de confirmation et là on lève un doute. Après quoi, on essaie de démontrer si expérimentalement on peut reproduire ces effets-là et on tente d'augmenter les échantillonnages; on refait des études auprès des populations dans des contextes différents pour voir si nos hypothèses tiennent toujours la route. Plus on chemine de cette manière, plus on voit si effectivement notre crainte était justifiée ou si on est incapable de la matérialiser.»

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Collaborateur du Devoir

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