L'éducation dans les médias - Le scandale a le beau rôle

Martine Letarte Collaboration spéciale
Lorsqu’on parle d’éducation dans les médias, c’est trop souvent pour parler d’événements spectaculaires comme des incendies ou des murs contaminés dans les écoles, plutôt que d’aborder des questions de fond.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Lorsqu’on parle d’éducation dans les médias, c’est trop souvent pour parler d’événements spectaculaires comme des incendies ou des murs contaminés dans les écoles, plutôt que d’aborder des questions de fond.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Lors de son Rendez-vous de l'éducation 2012, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) organise une conférence sur les médias. Les discours médiatiques servent-ils l'éducation?

L'éducation occupe une place anémique dans les médias. Influence Communication évalue le poids de l'éducation à 0,18 % de la couverture médiatique au Québec. Lorsqu'il est question d'éducation, parle-t-on de grands enjeux ou de détails sensationnalistes? Les citoyens peuvent-ils être adéquatement informés sur les enjeux en éducation dans les médias?

«L'éducation, ce n'est pas un sujet très glamour pour les médias aujourd'hui. C'est dommage, parce qu'au Québec on a un gros retard historique en éducation», affirme Marc-François Bernier, professeur agrégé au Département de communication de l'Université d'Ottawa et participant à la conférence organisée par la CSQ.

Dans son bilan médiatique annuel, la firme Influence Communication ne crée pas de catégorie pour les sujets liés à l'éducation. «C'est parce que son poids médiatique est beaucoup trop faible, avec seulement 0,18 %. La météo a 8 fois plus de poids que l'éducation, et la cuisine, 28 fois plus!», indique Jean-François Dumas, président d'Influence Communication.

La firme d'analyse des médias a aussi comparé le poids médiatique de l'éducation au Québec, dans une semaine, avec le poids des parties du Canadien de Montréal.

«Le poids de l'éducation équivaut à celui de 2 minutes et 16 secondes d'une partie de hockey!», s'exclame M. Dumas.

Le contenant ou le contenu

Marc-François Bernier remarque également que, lorsque les médias parlent d'éducation, ce n'est généralement pas pour aborder des questions de fond. «Souvent, on parle des murs contaminés, des édifices. On parle plus rarement des éléments vraiment importants, comme le projet pédagogique et le rôle des parents dans l'éducation. Pour ce qui est des bons coups, on en entend parler seulement de temps en temps, généralement dans des semaines thématiques», affirme M. Bernier, qui est également titulaire de la chaire sur la francophonie canadienne en communication, spécialisée en éthique du journalisme.

Il remarque toutefois que la tendance au dénigrement ne frappe pas seulement le milieu de l'éducation. «Les écoles, les hôpitaux, les politiciens, la police: toutes les institutions y passent!», affirme M. Bernier.

Les Américains font un peu mieux en matière de poids médiatique de l'éducation dans les médias. «D'après une étude sur la couverture médiatique américaine en 2009, l'éducation a compté pour 1,4 %. C'était une grosse année puisque, généralement, c'est plutôt autour de 1 %. Encore une fois, on dit qu'il est question d'éducation, mais souvent il est question de criminalité et de grippe H1N1 dans les écoles! Parfois, on parle de budget et, rarement, on parle des politiques d'éducation», indique M. Bernier.

Influence Communication divise pour sa part la couverture médiatique du domaine de l'éducation en deux grandes catégories: structures et infrastructures (édifices, personnels, programmes, etc.), ainsi que les étudiants (persévérance scolaire, public-privé, violence, etc.).

«On parle beaucoup plus de sujets dans la catégorie des structures et infrastructures», précise Jean-François Dumas.

Le bon vieux temps

Historiquement, les médias se sont déjà intéressés beaucoup plus aux débats de fond dans le domaine de l'éducation, d'après Marc-François Bernier. «L'éducation a déjà été un secteur spécialisé très important dans les médias, affirme-t-il. Les journaux avaient tous au moins un journaliste spécialisé en éducation. Il y avait une explosion démographique, on construisait beaucoup d'écoles, il y a eu la création des cégeps et de nouvelles universités comme l'UQAM. Les professeurs se faisaient embaucher à pleine porte et il y a eu des conflits syndicaux.»

N'est-ce pas parce que le monde de l'éducation vivait une période-charnière, il y a 40 ou 50 ans, qu'on en parlait tant dans les médias?

«Il y a des débats qui se font encore aujourd'hui en éducation, affirme Marc-François Bernier. Par contre, ça n'intéresse plus tellement les médias. Par exemple, s'il y a une commission parlementaire sur un enjeu d'éducation, les journalistes ne sont pas là. À moins qu'il y ait une controverse ou qu'une personnalité flamboyante soit présente.»

Pourquoi?

«Parce que ce n'est pas rentable, précise-t-il. Avec la convergence et la numérisation de la presse, il faut rendre la nouvelle rentable. C'est rendu dans l'ADN de la bête médiatique. C'est pour cette raison que, lorsqu'on parle d'éducation, on parle de scandales, d'une personne qui fait mal son travail, de criminalité. Le savoir, l'apprentissage, la réflexion, le projet pédagogique: ce ne sont pas des nouvelles exploitables», affirme M. Bernier.

Le chercheur affirme que cette tendance n'empêche pas qu'on retrouve parfois de grands reportages de fond sur l'éducation. «Dans les journaux et à Radio-Canada surtout. C'est le rôle d'un diffuseur public de faire ce genre de reportages et Radio-Canada le fait plus que les autres, même si, parfois, ses choix ressemblent beaucoup à ceux des diffuseurs privés», remarque M. Bernier.

Fin du monopole

Aux yeux de Marc-François Bernier, les médias doivent continuer à rendre compte des débats de structures et des orientations que les partis politiques veulent prendre. Il n'a toutefois pas tendance à exiger davantage de leur part.

«Aujourd'hui, les Québécois ne sont plus prisonniers des médias traditionnels pour s'informer. Il y a Internet, les réseaux sociaux, les blogues, les revues spécialisées. Les gens peuvent trouver des sources intéressantes pour s'informer sur l'éducation, sans devoir attendre ce que dont les grands médias. Les médias ont perdu le monopole, et c'est bien ainsi. Les journalistes ne peuvent pas tout couvrir», affirme-t-il.

Marc-François Bernier ne s'attend pas à un revirement de la situation. «Certains médias pourraient faire plus en éducation et ils ont toujours la capacité de se transformer. Toutefois, lorsqu'on regarde les conditions dans lesquelles les médias sont obligés de travailler — obligation de rendement, crise économique, coupes budgétaires — je ne crois pas que l'éducation soit un secteur d'avenir pour eux! Il faut être lucide. Je crois que les médias s'intéresseront à l'éducation lorsque ce sera rentable pour eux, et il faut apprendre à s'informer aussi ailleurs que dans les grands médias.»

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Collaboratrice du Devoir