Universités québécoises - La fréquentation est en hausse... pour l'instant

Assïa Kettani Collaboration spéciale
L’inscription des étudiants à l’UQAM. L’augmentation des droits de scolarité prévue au cours des cinq prochaines années — 1625 $, peu importe le programme d’études — pourrait-elle affecter le taux de fréquentation?<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’inscription des étudiants à l’UQAM. L’augmentation des droits de scolarité prévue au cours des cinq prochaines années — 1625 $, peu importe le programme d’études — pourrait-elle affecter le taux de fréquentation?

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les universités au Québec sont de plus en plus fréquentées, se réjouit la Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec (CREPUQ). Après avoir connu une hausse constante mais modeste depuis 1997, le taux de fréquentation des universités québécoises affiche pour la troisième année consécutive une hausse plus marquée: 3,8 % en 2009, 3,7 % en 2010 et 2,7 % en 2011. On doute toutefois de pouvoir poursuivre sur cette lancée.

Pour expliquer l'augmentation de la fréquentation dans le réseau universitaire, Daniel Zizian, président-directeur général de la CREPUQ, insiste sur trois facteurs importants.

«Premièrement, la courbe démographique du bassin d'étudiants potentiels est à la hausse», souligne-t-il. Deuxièmement, cet achalandage accru serait lié à l'implantation de nouveaux programmes par les universités. «Les universités font un effort constant pour répondre à l'évolution de la société: 78 nouveaux programmes ont ainsi été autorisés par le ministère de l'Éducation dans les cinq dernières années.» Et, enfin, il faut compter le fruit des efforts de recrutement des étudiants étrangers qui ont été déployés depuis plusieurs années, dont l'objectif a été atteint au-delà des espérances: alors qu'on visait une augmentation de 10 % du nombre des étudiants étrangers en 2008-2011, la hausse a atteint 23,5 %.

«La présence de ces étudiants étrangers est un atout pour le Québec, pour le système universitaire et pour la société de façon générale, souligne Daniel Zizian. Il s'agit d'un apport au niveau de la recherche, puisqu'elle ouvre davantage les étudiants québécois à l'international. C'est aussi un apport pour la société québécoise, puisqu'une partie de ces étudiants étrangers décident de demeurer sur place. Ceux qui retournent dans leur pays deviennent des têtes de projet, tant au niveau de la recherche que de l'économie, et resteront des ambassadeurs à vie du Québec à l'étranger.»

La CREPUQ souhaite d'ail-leurs que soit reconnue l'importance du rôle des universités à l'égard des objectifs ambitieux du gouvernement en matière d'immigration. «L'accueil des étudiants étrangers cadre avec le projet d'immigration du gouvernement provincial, puisque c'est une des meilleures façons d'assurer l'intégration des immigrants dans le marché du travail. Les employeurs sont rassurés sur leur formation, et le temps qu'ils passent au Québec leur permet de mieux connaître le marché du travail et facilite leur intégration.»

En deçà de la moyenne canadienne

Mais le taux de fréquentation des universités québécoises a encore de la marge avant de pouvoir rivaliser avec celui qui prévaut dans le reste du Canada: le Québec demeure en deçà de la moyenne canadienne, et surtout derrière l'Ontario, qui affiche le plus haut taux de diplômés universitaires au pays.

En 2006, le taux de diplomation, tous cycles confondus, était de 21,4 % au Québec, contre 22,6 % au Canada et 24,7 % en Ontario, ce qui constitue un écart important, rappelle Daniel Zizian, considérant le fait que chaque point représente 66 000 diplômés. «Le Québec demeure en retard en matière de scolarisation universitaire. Nous souhaitons dans un premier temps atteindre la moyenne canadienne et nous visons ensuite à rattraper l'Ontario.»

D'autre part, l'écart entre les deux provinces s'est creusé au cours des 20 dernières années: en 1991, les taux étaient respectivement de 13 % et 14,6 %, soit un écart de 1,6 %, alors que l'écart est aujourd'hui de 3,3 %. «Nous avançons, mais l'Ontario avance plus vite. Il faut faire des efforts supplémentaires», poursuit Daniel Zizian.

Cet objectif de rattrapage risque pourtant de se heurter à l'évolution de la société québécoise. En effet, les prévisions de l'effectif étudiant universitaire du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport annoncent une augmentation jusqu'en 2014-2015, suivie d'un déclin jusqu'en 2025, en raison de la diminution du bassin démographique des étudiants.

Droits de scolarité et fréquentation

D'autre part, l'augmentation des droits de scolarité prévue au cours des cinq prochaines années — 1625 $, peu importe le programme d'étu-des — pourrait-elle affecter le taux de fréquentation? Pas forcément, selon la CREPUQ, notamment si cette augmentation s'accompagne d'une bonification des programmes de prêts et bourses.

Un avis contesté par la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), qui estime que l'augmentation prévue aura des effets inévitables sur la fréquentation universitaire des étudiants. Selon Martine Desjardins, présidente de la FEUQ, cette augmentation entraînera non seulement une baisse des effectifs, mais aussi une modification de la provenance des étudiants. «Il y aura moins d'étudiants issus des classes moyennes et défavorisées», explique Martine Desjardins. Les aides financières seront insuffisantes, selon elle, puisqu'une partie des étudiants n'ont pas accès à ces prêts. Les grands perdants seront ainsi les étudiants issus de la classe moyenne, dont les revenus sont trop élevés pour avoir accès aux bourses et trop faibles pour supporter une hausse des droits de scolarité. Pour preuve, Martine Desjardins cite l'exemple de l'Ontario, où l'augmentation des droits de scolarité a entraîné une modification du profil démographique des étudiants. «Dans les facultés de médecine, la proportion des étudiants issus de milieu modeste a baissé de 30 %», souligne-t-elle.

La question de l'endettement étudiant représente une autre ombre au tableau, puisque les étudiants seraient obligés d'emprunter. «Quelque 65 % des étudiants finissent leur bac avec une dette moyenne de 14 000 $, rappelle Martine Desjardins. La perspective de s'endetter davantage est inenvisageable.»

Étudier en région

Autres grands perdants: les étudiants en région. En effet, alors que le niveau de scolarité des parents influence l'accès des étudiants aux études supérieures, les régions ne bénéficient pas d'une grande tradition de fréquentation universitaire. «En région, 70 % des étudiants sont des étudiants de première génération. En conséquence, les parents ont tendance à mal prévoir le coût réel des études», explique Martine Desjardins. En raison des déplacements souvent plus importants, le coût des études supérieures y est également plus élevé. «Les étudiants en région sont plus endettés qu'à Montréal. Par exemple, un étudiant en Abitibi cumule une dette moyenne de 16 000 $ à la fin d'un bac.»

On devra donc s'attendre à ce que la courbe de fréquentation des étudiants à l'université, en hausse depuis près de 15 ans, connaisse un repli, qu'il s'agisse de droits de scolarité majorés ou de l'évolution démographique. Alors que l'avenir intellectuel et scientifique du Québec est en jeu, Daniel Zizian propose de redoubler d'efforts pour contrer ce mouvement et ne pas perdre du terrain. «C'est essentiel pour les universités de rester à la fine pointe de l'enseignement et de la recherche», estime-t-il.

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Collaboratrice du Devoir