Enseignement spécialisé - La danse à mille temps

Il y a la danse de haut niveau exécutée à la sueur de son front en vue d'en faire carrière, et celle de loisir que l'on pratique pour son bon plaisir. La danse se décline en mille et un champs de spécialisation et en autant de formations. Une offre diversifiée et accessible qui comporte toutefois quelques bémols.

Danse classique, moderne, folklorique, sociale ou créative, hip hop, «funky» et ballet jazz, la danse est une forme d'expression aux multiples visages. Pour les faire connaître, quelque 700 organisations à travers le Québec oeuvrent en enseignement de la danse, du niveau préscolaire à la formation professionnelle.

Selon une étude menée récemment par le Regroupement québécois de la danse (RQD), seule association au Québec à regrouper toutes les catégories de professionnels et d'organismes spécialisés en danse, cet art est enseigné essentiellement dans des écoles de danse privées (dont le nombre est estimé à 311), des écoles secondaires avec option danse (telles Jean-Eudes et Pierre-Laporte), des institutions collégiales et universitaires offrant un programme en danse (cégeps de Drummondville, Montmorency et Saint-Laurent, universités Concordia et UQAM) ainsi que des écoles spécialisées en danse (École de danse de Québec, École nationale de ballet contemporain et Ateliers de danse moderne

de Montréal).

Devant un éventail de choix aussi touffu, mieux vaut connaître ses besoins et ses visées lorsque vient le temps d'inscrire soi-même ou son jeune à des cours de ballet ou autres claquettes. Mais une fois dénichée l'école qui cadre le mieux avec ses ambitions, comment s'assurer que le danseur qui se pose en professeur ait les connaissances requises pour les

diffuser?



Besoin de reconnaissance

C'est là où le bât blesse, reconnaît Nancy Blanchet, coordonnatrice au développement professionnel au RQD. Car actuellement, aucun diplôme en enseignement de la danse ne vient certifier la qualité de la formation prodiguée par les professeurs. «Les enseignants sont aux prises avec un manque de reconnaissance et de visibilité, dû au fait que la danse est perçue comme un loisir, observe-t-elle. Ils ont été formés pour la plupart en interprétation et deviennent enseignants par intérêt ou par besoin.»

Ce besoin de reconnaissance, signifié dans un portrait de l'enseignement de la danse au Québec dressé par le RQD, incite d'ailleurs le milieu à se concerter afin de trouver la façon de briser l'isolement vécu au sein de la profession. Parmi les solutions envisagées, on note la mise en place d'un réseau qui permettrait l'accréditation des écoles et des enseignants. «Une reconnaissance par les pairs apporterait par le fait même une reconnaissance du grand public», précise Nancy Blanchet. Nous en sommes au stade de rechercher le meilleur moyen pour parvenir à cette reconnaissance et à cette visibilité. Le Regroupement soutient les enseignants dans cette démarche à travers des rencontres organisées.»

Un public à cultiver

Pour Louise Lapierre, fondatrice de l'école montréalaise de danse du même nom axée sur la notion de plaisir, la reconnaissance du grand public passe aussi par le développement d'un public amoureux des arts. «Depuis 30 ans, notre école se distingue des autres par le fait qu'on y enseigne plusieurs types de danse. Dans un même cours, le professeur aborde le côté rythmique de la claquette, le côté rigide et agréable de la danse classique et la motricité et l'isolation corporelle du "funky". C'est ce qui fait qu'un jeune découvre différents styles de danse et développe une connaissance musicale, une culture du mouvement et une curiosité face à l'art.» Un art total qui influe sur le développement de la personne, le sens des responsabilités et l'autonomie.

Alors qu'elle participait aux états généraux sur l'éducation en 1996, Louise Lapierre a pu constater avec bonheur à quel point les parents souhaitaient la présence des arts dans la vie de leurs enfants. «S'il n'y en a pas à l'école, remarque-t-elle, ils vont aller en chercher ailleurs. Ce ne sont pas seulement des parents de la classe aisée qui viennent à notre école avec leurs jeunes. Ils sont prêts à faire de gros sacrifices pour initier leurs enfants à la danse.»

À ses yeux, la danse au Québec se porte très bien sur le plan de la participation, mais traîne un peu la patte sur celui de la consommation. «La danse est méconnue parce qu'on la consomme surtout sur le plan de la participation. Tandis que les gens qui jouent au baseball assistent aussi à des parties.» Une responsabilité de sensibilisation qui revient, selon elle, aux artistes qui ne font pas toujours le pont entre eux et le public. «Les enseignants ont un rôle éducatif à jouer qui est de former un bon public en lui transmettant sa propre culture.»

Ouverture d'esprit

À l'École nationale de ballet contemporain, «une école de formation professionnelle qui ne défend pas un style ni une époque, mais l'employabilité de nos étudiants», Didier Chirpaz s'emploie depuis six ans à refaire toutes les politiques de fonctionnement et les programmes pédagogiques. Cette école de haute voltige, anciennement connue sous le nom d'École supérieure de danse du Québec, forme ses propres professeurs ainsi que ceux de ses écoles partenaires réunies sous la bannière du Regroupement des écoles partenaires en danse classique du Québec.

Pour le directeur, la méconnaissance de la danse et, plus encore, son impopularité auprès des garçons, relèvent de vieux stéréotypes. «La danse est une activité d'élite qui s'adresse à des gens d'élite puisqu'elle est non seulement physique — on forme des athlètes de haut niveau — mais également intellectuelle et morale. Il faut une rigueur d'enfer pour pouvoir faire de la danse. C'était des fantasmes de papa et maman qui nous laissaient croire que les danseurs étaient fatalement homosexuels et crevaient de faim», s'insurge le directeur, ex-danseur étoile du Lyon Opéra Ballet et du Grand Théâtre de Genève, père de deux enfants.

À son avis, la danse est une affaire d'ouverture d'esprit qui se communique petit à petit. Ceux et celles qui la côtoient de près la considèrent comme un sport extrême, extrêmement enrichissant! «Si jamais il m'arrivait quelque chose qui m'empêchait de danser, souligne Marc Saint-Pierre Belzile, qui a été gymnaste avant d'être danseur en herbe à l'École nationale de ballet contemporain, je n'aurai pas perdu mon temps. Physiquement, tu te sens mieux dans ton corps et ça t'apporte une discipline — car on travaille comme des fous —, et une ouverture aux arts et à la culture.»