L'école 100 % francophone, un raccourci dangereux?

Il n'y aura pas de coercition et aucune police de la langue, avait assuré Diane de Courcy, présidente de la CSDM, au moment de l'annonce.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Il n'y aura pas de coercition et aucune police de la langue, avait assuré Diane de Courcy, présidente de la CSDM, au moment de l'annonce.

La nouvelle politique linguistique de la CSDM, qui commandera de parler le français partout, y compris dans la cour d'école, favorisera-t-elle l'apprentissage de la langue de Molière par les petits immigrants? Le milieu de la recherche est sceptique. Même qu'il démontre le contraire.

Imaginez. Une école 100 % francophone où la langue de Molière résonne partout, y compris durant les activités parascolaires, de la salle de classe à la cour d'école en passant par la cafétéria et les couloirs. Une école où les nouveaux arrivants et les allophones n'auront d'autre choix que de communiquer en français, langue qu'ils devront maîtriser s'ils veulent s'intégrer à la grande famille québécoise.

C'est ce que mettra de l'avant la Commission scolaire de Montréal (CSDM), selon une annonce faite en novembre dernier. Dès la prochaine rentrée scolaire, une nouvelle politique linguistique — plutôt un renforcement des principes déjà édictés par la politique élaborée il y a deux ans — obligera les élèves à parler le français partout à l'école. Mais on invitera les enfants allophones — 47 % des élèves de la CSDM n'ont ni le français ni l'anglais pour langue maternelle — à laisser leur langue, que ce soit l'espagnol, le chinois ou l'arabe, à la maison.

La CSDM mise sur l'apprentissage et la réussite en français, que la recherche désigne comme un facteur de la persévérance scolaire. Pas si vite, rétorque Françoise Armand, professeure à l'Université de Montréal, qui craint ce genre de raccourci. Pour cette spécialiste de l'enseignement du français langue seconde en milieu pluriethnique, la CSDM fait complètement fausse route en voulant imposer le français aux allophones: non seulement cette approche ne favorisera pas l'apprentissage de la langue de Molière, mais elle risque au contraire d'avoir des effets négatifs sur l'élève. «L'exclusion des autres langues est mise en lien avec l'apprentissage du français. C'est plutôt inquiétant», soutient-elle. D'autant que la recherche menée au cours des 50 dernières années indique tout le contraire.

Ce qu'indique la recherche

Mme Armand déplore que certains cadres de la commission scolaire n'aient pas lu les travaux des Canadiens Peal et Lambert (1962), qui ont démontré les effets positifs du bilinguisme dans le développement de l'enfant. Lambert avait aussi mis de l'avant les concepts de bilinguisme «soustractif» et «additif» pour démontrer que, lorsqu'une langue n'était pas valorisée, l'enfant avait tendance à la refouler, à l'abandonner (bilinguisme soustractif).

La conséquence néfaste est que l'apprenant n'a plus recours au bagage cognitif et à la richesse que lui procuraient son bilinguisme et les allers-retours dans les deux langues. «Les enseignants doivent encourager ces transferts linguistiques», insiste-t-elle. La chercheuse, qui forme justement des enseignants à oeuvrer dans des contextes plurilinguistiques, notamment à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, prône plutôt l'ouverture. «Les enseignants curieux des langues des enfants vont créer un climat qui permet de décrisper le français comme langue de scolarisation», souligne-t-elle.

Une politique du français mur à mur inhibera l'élève, créant un certain mutisme et un désengagement, croit la chercheuse. «Est-ce qu'on veut vraiment imposer à des gamins de parler français toute la journée, y compris à la récréation, un moment où il devrait plutôt se détendre?», lance-t-elle, avant d'enchaîner avec une image forte: «Imaginez que vous partiez avec un groupe de francophones en Chine et qu'on vous demande de parler chinois partout à l'école, du matin au soir. Vous n'avez pas le droit d'échanger un seul mot de français, pas même autour d'un café pour soulager la tension et votre fatigue...»

Police de la langue

Il n'y aura pas de coercition et aucune police de la langue, avait assuré Diane de Courcy, présidente de la CSDM, au moment de l'annonce. En plus de refléter le souhait de politiciens comme Pierre Curzi ou encore de la ministre de la Culture et responsable de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, cette politique linguistique, qui demeure encore à élaborer, reflète aussi la volonté de nombreux parents, comme le révèle un sondage mené par la CSDM en 2011. Sur 811 répondants (dont plus des deux tiers sont des parents d'origines diverses), 70 % se disent d'accord avec le fait d'imposer aux élèves l'obligation de parler français dans tous les espaces scolaires et 83 % estiment que cette règle devrait aussi s'étendre à tout le personnel de l'école.

«Comment ne pas être d'accord avec le fait qu'on veuille que le français soit parlé le plus possible? La CSDM joue avec ça, a constaté Mme Armand. Au fond, c'est un appel au secours. Il y a beaucoup d'immigrants et d'élèves venant de milieux défavorisés à la CSDM. Et, en plus, elle est prise dans des tensions énormes, des remises en question de sa structure.»

À l'heure de la mondialisation, Mme Armand s'étonne du message qu'une telle politique linguistique envoie. «Quelle est la vision qu'on donne de l'enseignement à l'école? Que tous les enfants deviennent des unilingues anglophones?» Elle estime qu'il est temps que le Conseil supérieur de l'éducation se penche sur la question. «On accueille les enfants venus d'ailleurs en leur imposant le français partout à l'école. Mais, d'autre part, on veut implanter l'anglais intensif en 6e année. Peut-on clarifier où on s'en va?»

«On est capable de gérer cette complexité. Mais mettons-nous sur la place publique et ne faisons pas de politiques simplistes qui relèvent d'une vision passéiste de l'apprentissage des langues», a-t-elle conclu.
85 commentaires
  • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 4 janvier 2012 01 h 26

    Ça me rappelle...

    ...des histoires au sujet de francophones ailleurs au Canada à qui on interdisait de parler français dans les couloirs. Ou d'autochtones dans les pensionnats. Inutilement humiliant. Je vis dans Parc Extension et j'entends nombre de jeunes qui parlent français entre eux même si leurs parents n'ont jamais appris la langue.

    Ridicule et inefficace. De quoi apprendre à des enfants à détester la langue française.

  • 1bernard1 - Inscrit 4 janvier 2012 04 h 50

    mauvaise solution...

    Un enseignement plus intensif du français orale et écrit avec des compétences acquises bien défini et bien évalué serait une meilleur solution que la création d'une police de la langue.

  • Yves Côté - Abonné 4 janvier 2012 05 h 39

    Je parie que...

    Je parie que si dans une province anglaise une commission scolaire prenait la même mesure pour l'usage de la langue anglaise dans ses écoles, personne n'y trouverait à redire... Ou si quelqu'un le faisait, il en paierait le prix du ridicule devant tous.
    Mais bien sûr, quand il s'agit du Québec, les choses sont forcément différentes.
    Comme par définition ou magie, l'idée même de parler le français plutôt que l'anglais devient suspecte !
    Suspecté de fanatisme, de fermeture d'esprit, d'anachronisme, voir condamnée de passéisme ou de régression intellectuelle, l'unilinguisme français doit sans cesse apparaître comme l'évidence d'un handicap insurmontable pour tout humain prétendant à l'égalité de droits et de traitements. Ce qui, bien évidemment, ne doit jamais apparaître à l'endroit d'un unilinguisme anglais bien plus généralisé dans le monde entier. en commençant par au Canada et surtout, combat anglophile l'obligeant, au Québec...
    Faut arrêter de prendre les Québécois pour des innocents. Le Québec mérite autant d'être français de langue que le reste de l'Amérique du Nord est anglais. Les Québécois n'ont pas plus à rougir de vouloir faire perdurer leur langue au Québec que les anglophones auraient à le faire partout ailleurs sur ce continent à propos de la leur.
    (suite ci-dessous)

  • Yves Côté - Abonné 4 janvier 2012 05 h 39

    Je parie que ... (suite et fin)

    Bien évidemment, la connaissance de l'anglais par les Québécois est loin d'être un handicap pour gagner sa vie. Bien plus que pour les anglophones d'Amérique du Nord, le bilinguisme représente pour eux un avantage professionnel; bien sûr. Le continent en question parle anglais et, encore plus, est celui qui donne le ton universel en matière de langue. Le nier ne sert à rien sinon qu'à s'illusionner.
    Mais cela n'oblige pas pour autant le Québec à devenir ou vouloir se percevoir comme bilingue. Déjà que depuis les années 70 le Canada essaie de convaincre le monde entier que sa population l'est, alors que la stricte réalité est toute autre et que rien ne permet de croire que les choses changent, pourquoi faut-il chercher sans cesse à montrer que l'unilinguisme français serait comme une maladie honteuse au Québec ?
    Et pour que tout soit dit, parce que j'entend déjà et encore toujours les mêmes arguties démagogiques faciles, bien que je n'aie pas la prétention de me dire bilingue, loin de là, oui je me débrouille suffisamment en anglais pour soutenir une conversation... Mais surtout, non je ne crois en rien que l'unilinguisme français ne corresponde à une tare ou un syndrome individuel ou collectif qui condamne à l'ignorance et la débilité.
    Pas plus au Québec que dans n'importe lequel des pays francophones du monde.
    Vive le Québec libre et français de langue !

  • Durandal le retour - Inscrit 4 janvier 2012 06 h 20

    Résister permet de rester jeune et vivant

    Bien évidemment qu'il faut résister dans cet océan unificateur anglo-saxon.

    Résister c'est faire preuve d'intelligence, de vision, de générosité, de vie tout simplement !

    Résisiter c'est garantir la différence, c'est créer, et la créativité c'est ce qui permet d'avoir le choix et de rester libre.

    La pire des menaces serait d'aboutir à un monde lisse, uniforme. qui, de fait, aurait tué toute créativité, toute différence, et donc toute liberté !
    Cela, nous le ressentons tous, tellement le danger est de plus en plus présent.

    Et les exemples ne manquent pas..
    Regadez ce qui s'est passé dans les pays de l'Est, avec le modèle imposé, pseudo "égalitaire" communiste.. les gens sont morts debout en moins d'1 siècle. .

    Regardez le modèle économique anglo-saxon qui s'est imposé au monde, avec la dictature des marchés .. ce système a failli détruire le monde et le monde ne s'en est pas encore sorti !

    Votre histoire vous a offert la possibilité de résister pour défendre votre langue, c'est à dire votre culture, contribuant ainsi à maintenir cette diversité vitale, dont le monde a plus que jamais besoin !
    Alors, surtout, ne vous laissez pas endormir par un pseudo confort, une pseudo facilité, car c'est la mort assurée.

    Comme l'a dit De Gaulle, Vice le Québec libre !
    Je souhaite à tous mes cousins et cousines une très bonne année 2012 pleine de santé, de bonheur et de prospérité.

    Durandal