La dyslexie, une maladie mentale?

La dyslexie et les autres troubles d'apprentissage seront bientôt officiellement reconnus comme des maladies mentales. Le milieu de l'éducation craint les conséquences néfastes qu'aura cette disposition de la loi 21, qui devrait entrer en vigueur au début 2012, a appris Le Devoir.


«C'est déjà pas facile pour les dyslexiques, alors de leur coller une étiquette de maladie mentale, je trouve que c'est régresser dans la façon d'aider ces personnes-là», a dit Julie Bouliane, étudiante au baccalauréat en communication et sciences politiques, et elle-même dyslexique dysorthographique.

Cette disposition de la loi modifiant le Code des professions dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines fait ruer dans les brancards de nombreux orthopédagogues, qui se réunissent aujourd'hui pour l'assemblée générale annuelle de leur association. À commencer par la mère de Julie, Monique Brodeur, orthopédagogue de formation et doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM, qui prononcera le discours d'ouverture. Elle déplore que l'Office des professions n'ait pas consulté tous les acteurs concernés du milieu de l'éducation pour l'élaboration de la loi et du guide explicatif.

Concrètement, ce guide permettrait aux seuls membres d'ordres professionnels de diagnostiquer et d'identifier les troubles d'apprentissage, par exemple les médecins, les infirmières et les psychologues, laissant à l'écart les orthopédagogues, qui ne font pas partie d'un d'ordre. C'est inacceptable, croit Mme Brodeur. «L'orthopédagogue est pourtant le spécialiste des difficultés, incluant les troubles d'apprentissage, de la lecture, de l'écriture et des mathématiques», soutient-elle dans une lettre publiée en page Idées (B 5).

Médicaliser l'école

Pour Julien Prud'homme, professeur associé au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie, le fait que l'autorité passe d'un type professionnel à un autre, qui relève de la santé, signifie également le passage vers une compréhension biomédicale des problèmes. «L'échec en français va être envisagé comme un problème de santé et individuel, dont les causes vont être neurologiques, a-t-il expliqué. On va moins le voir comme un problème pédagogique ou socioéconomique.»

Line Laplante, professeure et experte en dyslexie, croit qu'il est dangereux de diagnostiquer un tel trouble du seul point de vue médical. «Un jeune qui présente un retard en lecture n'a pas nécessairement un trouble neurologique. Il peut avoir été sous-stimulé parce qu'il venait d'un milieu défavorisé», a-t-il indiqué.

À l'heure actuelle, un élève n'a pas besoin d'un diagnostic ou d'une évaluation ferme d'un spécialiste pour recevoir des services. Dans la plupart des écoles, dès que les difficultés sont constatées, un plan d'intervention est aussitôt mis sur pied.

Les commissions scolaires craignent que cette approche multidisciplinaire dite «non catégorielle», qui se bâtit depuis une décennie, soit mise au rancart. «Tout le monde reconnaît les mérites de notre approche. On ne peut pas défaire tout ça du jour au lendemain, sous prétexte que des ordres veulent bénéficier de certains privilèges», a souligné Bernard Tremblay, responsable du dossier à la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ).

L'Office des professions se dit conscient des inquiétudes du milieu de l'éducation, qui se sent encore une fois délaissé. «Bien des choses se disent autour du guide et du projet de loi, mais une fois qu'il sera connu, il y aura des craintes de moins», assure la responsable des communications, Lucie Boissonneault. Adoptée il y a environ deux ans, la loi 21 devrait entrer en vigueur par décret gouvernemental au début de l'année 2012.