Ana Sokolovic - La dame venue de Belgrade

Catherine Lalonde Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis qu'elle est arrivée de Belgrade il y a presque vingt ans, Ana Sokolovic s'est inscrite ici dans le paysage de la musique contemporaine. Celle qui n'hésite pas à écrire aussi pour le théâtre ou la danse signe des pièces souvent teintées d'humour, imprégnées dans leur avant-garde de la tradition des Balkans, de ces rythmes sautants et asymétriques. La Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) a choisi de lui consacrer la troisième édition de sa série Hommage.

«La musique contemporaine suit l'homme contemporain de façon très proche, explique Ana Sokolovic de son français parfait hachuré au rythme de l'accent des Balkans. L'homme contemporain peut comprendre la musique contemporaine beaucoup plus facilement qu'il peut comprendre l'oeuvre de Beethoven. Il faut juste essayer, découvrir et ne pas se faire une opinion après seulement une écoute, car le champ est si vaste.»

Dans son bureau de la Faculté de musique de l'Université de Montréal, enrobée des effluves marins du parfum d'Issey Miyake, Ana Sokolovic dit savourer cet hommage que lui rend cette année la SMCQ. «C'est un rêve que je n'ai pas eu le temps de faire, avoir un hommage, et qui se réalise déjà!» Avec ses 80 concerts et activités, la série permet d'entendre et réentendre les quarante oeuvres du catalogue d'Ana Sokolovic, réputées, sur partition, être difficiles à jouer. «Je suis contente d'entendre plusieurs interprétations de mes oeuvres et de voir quel rôle prend l'interprétation. Quand les oeuvres sont trop proches de soi encore, ce n'est pas possible. Je suis assez détachée pour comprendre maintenant que, si comme interprète vous me convainquez, c'est beau.»

Depuis Belgrade

Sokolovic a grandi aux arts, en Serbie: cours de ballet à quatre ans, où elle détournait sous ses petits doigts les notes du grand piano après la classe, puis cours de théâtre et de piano. Elle sera un temps comédienne et même animatrice de télé, avant d'entreprendre des études musicales universitaires, d'abord à Belgrade avec Dusan Radic et Zoran Eric, puis ici avec José Evangelista. «Le théâtre a façonné ma vision de l'art, explique-t-elle, et m'a prouvé que tous les processus de création se ressemblent, même si le moyen d'expression est différent. Ce qu'on cherche quand on enseigne aux enfants, c'est développer l'imaginaire, peu importe que ce soit avec le théâtre, l'écriture ou la musique.»

Ana Sokolovic a enseigné beaucoup aux enfants, avant d'offrir des cours de composition aux adultes. «Ma vision, c'est qu'on n'écrit pas pour soi, mais pour le public. Sans cette notion de communication, on perd tout. On compose en se posant des questions: c'est quoi le but de cette pièce? À qui on s'adresse? Qui la jouera? Ce sont les mêmes questions qu'un menuisier doit se poser avant de fabriquer une table! J'ai appris en théâtre que c'est en imposant des restrictions qu'on développe la liberté de l'imaginaire.»

À travers ses compositions, Ana Sokolovic est «à la recherche constante d'une oeuvre parfaite. C'est une quête.» Son obsession d'artiste est plus précise encore et veut «trouver quand quelque chose doit arriver. On est tous capable d'écrire de bonnes notes, mais où les mettre? Et pourquoi elles arrivent à ce moment-là? J'essaie de trouver un timing idéal, ce qui est impossible, mais la recherche est intéressante et pose la question de la façon dont on organise le temps, du moment où un nouvel élément arrive, de la manière de préparer ce moment. Tout ça sous-tend la question de la forme générale.»

Terre d'accueil

Si elle a été de l'exil des cerveaux qui a frappé sa Serbie natale il y a vingt ans, Ana Sokolovic a trouvé au Québec sa terre d'accueil. «Dès la première seconde, je me suis sentie bien ici et ç'a été une libération artistique complète. Dieu m'a donné un pays, la Serbie, et le deuxième, mon pays de coeur, je l'ai choisi moi-même.» Le fait d'être déracinée, d'avoir maintenant ici mari — le compositeur Jean Lesage — et enfants lui a permis, «parce qu'ici on a cette idée de cultiver son origine», de mesurer l'influence des Balkans, de l'âme slave sur son inspiration.

«Cet esprit extrêmement paradoxal, rude d'un côté et d'une finesse extraordinaire de l'autre, extrêmement contrasté, tiré d'une vie très difficile pendant des siècles, où le peuple vit la mémoire de la guerre avec une sérénité, une acceptation et une célébration de la vie beaucoup plus forte que dans les pays en paix... Il y a là-bas ce besoin de se réjouir parce qu'on sait que ça peut ne pas durer.»

Elle reste étonnée pourtant qu'ici, où «on trouve tant de musiciens si doués — et le Québec est vraiment le top au Canada — », on ne mise pas davantage sur l'éducation musicale. «Déjà, devoir faire le choix des arts au primaire! Je viens d'un pays communiste qui a plein de problèmes, mais chaque quartier avait son école de musique gratuite. On sait que c'est par la culture que l'identité se fait, qu'on se différencie! Il faut connaître les créateurs d'ici! Pourquoi personne ne connaît Rodolphe Mathieu? Il faut profiter des créations et de nos compositeurs vivants pour les rencontrer, les écouter et jouer leur musique.»

Sokolovic est elle-même mise à l'école cette année, par le programme Grand jeu/Grande écoute organisé par la SMCQ et la Fédération des associations de musiciens éducateurs du Québec, qui permet aux jeunes de découvrir, par des jeux et une bande dessinée, la vie de la créatrice et sa musique, et même de jouer une oeuvre pour harmonie scolaire et choeur signée pour l'occasion. Et les grands qui ont aussi envie d'en tâter peuvent encore profiter de la série Hommage de la SMCQ.