Un débat, quel débat?

Les étudiants sont à nouveau descendus dans la rue hier à Londres, sous haute surveillance policière, pour protester contre la hausse des droits universitaires, sans atteindre le niveau de mobilisation lors de manifestations, émaillées de violences, il y a un an. À lire en page B 5.
Photo: Agence Reuters Les étudiants sont à nouveau descendus dans la rue hier à Londres, sous haute surveillance policière, pour protester contre la hausse des droits universitaires, sans atteindre le niveau de mobilisation lors de manifestations, émaillées de violences, il y a un an. À lire en page B 5.

C'était le 6 décembre dernier, en pleine tempête de neige. Une poignée d'étudiants avaient bravé la température pour manifester contre la hausse des droits de scolarité à Québec. À l'intérieur du Centre des congrès, ça discutait financement des universités, avec la ministre Line Beauchamp. La hausse des droits, qui allait plus tard être confirmée dans le budget Bachand, se profilait déjà. Jugeant que les dés étaient pipés d'avance, les deux grandes fédérations étudiantes avaient fini par claquer la porte, suivis par les syndicats.

«Le gouvernement a dit que c'était ça le débat. Mais c'était une mascarade avec différents groupes et des entreprises. C'est pour ça qu'on a claqué la porte. Selon nous, il n'y a jamais eu de débat, a soutenu Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Le gouvernement s'entête et on a l'impression que c'est une question d'orgueil.»

Selon le chercheur à l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) Éric Martin, l'heure du débat est arrivée. «Ailleurs dans le monde, il est là, le débat. C'est nous qui arrivons en retard», a dit celui qui est également coauteur d'Université inc., récemment paru aux éditions Lux. «On voit que tout le monde s'est lancé en bas du pont et que ça ne leur a pas bien servi», a-t-il ajouté en faisant allusion notamment à la Grande-Bretagne qui est passée, en dix ans, d'un système gratuit d'éducation à un autre qui exigerait 14 000 $ en droits de scolarité.

Les étudiants, qui n'en sont pas à leur première grève, ont repris d'assaut les rues de Londres hier, pour dénoncer la privatisation des universités. Pour le même combat, le printemps a vu éclore un immense mouvement de protestation au Chili, pas seulement étudiant, mais de toute la société civile, qui fleurit toujours six mois plus tard. C'est dans ce pays d'Amérique latine que l'éducation est proportionnellement la plus chère au monde. L'État s'est d'ailleurs complètement retiré du financement de l'éducation supérieure, en n'y investissant que 0,5 % de son PIB.

Un modèle à la sauce bolognaise

L'après-Deuxième Guerre mondiale a vu naître le plan Marshall et l'OCDE, qui voulait voir l'éducation au service de la croissance du PIB. À la fin des années 90, le processus de Bologne, qui avait pour objectif de faire converger les systèmes universitaires vers des niveaux de référence communs, a vu le jour en Europe. «Depuis, l'OCDE a réussi à créer un engouement pour ce système à la sauce bolognaise, a estimé M. Martin. Ça a créé une sorte de pression pour être dans le peloton de tête et les universités, qui sont en faveur du bien public, sont défavorisées dans ce modèle-là.»

Le chercheur ne nie pas que l'université a un rôle économique à jouer, elle qui, depuis 800 ans, participe à la vie politique, économique et sociale de l'État. «Le médecin est formé gratuitement et quand il sort de l'université, il redonne à la société en soignant et en payant des impôts, a-t-il expliqué. Le problème, c'est qu'on dit maintenant au médecin de payer 100 000 $ pour sa formation et de s'endetter auprès des banques.»

Dans une récente recension du New York Times qui a justement porté sur sept ouvrages très critiques des universités américaines, l'endettement est dépeint comme une tare. Les Américains doivent près de 1000 milliards en prêts étudiants, soit plus qu'ils en doivent aux sociétés de crédit.

Prêts, pas prêts, la hausse des droits de scolarité, pour renflouer les coffres universitaires, répond d'une logique contradictoire, croit M. Martin. «Pour financer le système [avec les droits de scolarité], il faut qu'il y ait les étudiants. Mais en haussant les frais, ils créent des conditions qui limitent l'accès.»

Dialogue de sourds

Lors du mouvement de protestation étudiante de 2005, le gouvernement avait finalement renoncé à transformer en prêts 103 millions donnés en bourses. Cette fois, la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, ne démord pas de sa position. «C'est un étalement dans le temps d'un juste effort demandé de la part des étudiants avec les bonnes bonifications au régime d'aide financière», a-t-elle résumé hier à l'Assemblée nationale.

La ministre s'est notamment basée sur les arguments des recteurs, qui se plaignant d'un sous-financement en comparaison avec la moyenne canadienne, ont demandé un rattrapage pour que le montant des droits de scolarité soit proportionnel, en tenant compte de l'inflation, à celui payé à la fin des années 60. Totalement à contre-courant, le premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty, s'est récemment fait réélire sur la base d'une promesse comprenant la réduction des droits de scolarité de 30 % pour les étudiants à revenu moyen.

Pendant que se poursuit le dialogue de sourds, les étudiants se réjouissent néanmoins de la forte mobilisation autour de la question de la hausse. «Ça n'a rien à voir avec les autres manifestations des derniers mois. Avec 203 000 étudiants qui ont voté une levée de cours, on se rapproche des grands moments de mobilisation de 2005», a indiqué Martine Desjardins, en se félicitant de l'appui des syndicats.

En sortant dans les rues pour décrier l'augmentation des droits, elle espère ramener sur le tapis le débat qui n'a jamais eu lieu. La météo ne prévoit pas de neige comme en décembre dernier. Que des averses. Mais cette fois, plutôt qu'une poignée de manifestants, ils pourraient bien être des milliers.

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