École polytechnique - Les ingénieurs se penchent vers une démarche système dans la gestion en santé

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Il est particulièrement important pour les chercheurs d’établir des rapports avec les gens du secteur de la santé.
Photo: Agence Reuters Il est particulièrement important pour les chercheurs d’établir des rapports avec les gens du secteur de la santé.

Ce texte fait partie du cahier spécial Université - Octobre 2011

Il est devenu extrêmement complexe de planifier et de gérer efficacement, à haute échelle et de façon systématique, sans le soutien des outils requis, les systèmes de santé. Afin d'y arriver, l'École polytechnique entend former des ingénieurs en génie industriel, option ingénierie des systèmes de santé. Elle construit de la sorte un pont entre les rives du génie et de la santé.

Nathalie de Marcellis-Warin et Louis-Martin Rousseau, tous deux professeurs au Département de mathématiques et génie industriel, ont mis sur pied cette formation en ingénierie des systèmes de santé. Ils rapportent de quelles façons l'École polytechnique avait auparavant abordé le domaine de la santé: «Il y a eu depuis longtemps des programmes, des projets et des formations dans le secteur du génie biomédical, par exemple; beaucoup d'efforts ont été consentis de ce côté-là. On a conduit plusieurs projets ponctuels en génie industriel avec différents hôpitaux au cours de la dernière décennie, mais c'était sur une base relativement sporadique, car il n'y avait pas de fédération entre eux», relate M. Rousseau.

Sa collègue ajoute: «En revanche, dans le cadre du projet de loi 113, qui allait modifier la loi sur la santé au sujet des soins sécuritaires, j'ai été engagée dans des projets de recherche depuis plus de dix ans pour la démarche de gestion des risques reliée aux établissements.»

«Ingénieurs médicaux»

Les deux enseignants-chercheurs ont été incités par la suite à pousser plus loin leur réflexion en matière de santé, comme elle le démontre: «Nous sommes des ingénieurs médicaux et on est venu nous voir en tenant ces propos: ce qui intéresse les milieux de la santé, c'est qu'ils soient formés, en complément à leur compétence en génie, à la gestion de projets, du changement et des risques, de même qu'à l'optimisation du processus. On nous a demandé: "Est-ce que votre maîtrise en génie industriel, telle qu'elle existe actuellement, peut être dotée d'un bon complément dans ce sens?"»

La réaction des gestionnaires du réseau de la santé s'est manifestée comme suit: «Ils ont laissé voir un besoin pour obtenir une formation de nature plus quantitative, ajoute M. Rousseau. Les grands principes de gestion, c'est une chose intéressante, mais être capable d'utiliser des outils statistiques, des modèles mathématiques ou des choses pour proprement quantifier l'impact des décisions prises, cela apparaissait comme un manque dans la formation des gestionnaires en santé. De notre côté, c'était un truc dans lequel on avait été engagé depuis de nombreuses années, par exemple, dans l'industrie des transports et dans la gestion de la production dans le secteur manufacturier; sur le plan de la recherche opérationnelle, il y a eu des percées énormes depuis 20 ou 30 ans pour l'amélioration des processus et le développement d'outils dans des domaines comme ceux-là, mais, du côté de la santé, il n'y avait rien.» Dans ce sens, l'option d'ingénierie des systèmes de santé apparaît dans le portrait comme une nouvelle application dans la sphère du génie industriel.

Le renfort administratif apporté

Au départ, «le fait d'introduire une démarche système profitera au réseau. Actuellement, la gestion dans les hôpitaux se fait toujours très en silo; souvent, on ne va pas regarder le processus dans son ensemble et la somme des problématiques; en y allant avec une telle démarche, qui renferme vraiment la spécificité du génie industriel, on parle d'optimisation du coût de systèmes, voire de leur gestion, ce qui s'avérera très pertinent pour le secteur de la santé», assure la professeure.

Son collègue illustre ses propos: «On travaille beaucoup avec des centres de traitement du cancer présentement.» Il décrit en détail toutes les phases nécessaires pour soigner le patient atteint d'une telle maladie, qui vont de la détection par scanneur jusqu'à des traitements s'échelonnant sur une période de plusieurs semaines; il en découle une grande complexité dans la réalisation des diverses interventions de tous ordres: «On doit tout considérer à la fois et, de là, ça devient trop difficile, pour un gestionnaire doté d'un cerveau humain, de jongler avec toutes les données en présence; il existe un ensemble d'outils mathématiques et informatiques qui entrent alors en ligne de compte et qui trouvent des solutions à l'ensemble des problèmes qui se posent.»

Nathalie de Marcellis-Warren revient sur la notion de silo ou de vase clos: «Très souvent, dans un établissement, on va regarder les risques pour les patients et ceux qui sont de nature environnementale en silo, alors que la problématique est la suivante: dans bien des cas, il va se passer des choses en effet domino qui vont entraîner un certain nombre d'événements; en utilisant une démarche intégrée, il va être possible de prendre des décisions qui n'auront pas d'impact à plus long terme sur les patients.»

Louis-Martin Rousseau fait ressortir un constat de base: «On fait beaucoup de recherche en santé à l'université, mais, si les gestionnaires du réseau ne savent pas que ces travaux existent, ils ne peuvent même pas venir voir les chercheurs ou magasiner des solutions de logiciels qui pourraient les aider. Dans le transport et le secteur manufacturier, les gestionnaires sont formés à la logistique et ils savent, par exemple, comment choisir un système d'approvisionnement. Il y a toute une logistique qui échappe au milieu de la santé: les gestionnaires sont souvent des personnes issues du domaine médical qui ont obtenu une promotion à la gestion, mais qui n'ont pas nécessairement reçu une formation quantitative.»

Un réel partenariat avec le milieu


Il est particulièrement important pour les chercheurs d'établir des rapports avec les gens du secteur de la santé: «Dans ces domaines très matures que sont le transport et la production, il y a des jeux de problèmes classiques qui se sont développés au fil des années, sur lesquels on teste de nouvelles idées sans être obligé d'aller voir des partenaires; en santé, ça n'existe pas, et, par conséquent, tout se fait en collaboration avec des intervenants du milieu», assure le professeur.

Il estime que le réseau pourrait absorber un très grand nombre de personnes ayant reçu ce type de formation: «Cela pourrait se faire à tous les niveaux pour tous les postes de décision, mais il faut voir à quelle vitesse la bonne nouvelle va se propager. On a reçu un très bon feed-back du ministère de la Santé et on devrait bientôt aller à Québec pour présenter le projet plus en détail. Jusqu'à présent, tous les échos qui nous sont parvenus, y compris ceux du cabinet du ministre lui-même, démontraient beaucoup d'enthousiasme par rapport à cette démarche.» Et sa collègue de renchérir qu'elle a aussi reçu un accueil très positif du côté ministériel lors d'une récente présentation.

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Collaborateur du Devoir

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