Monsieur Lazhar vu par des profs

Une scène du film Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau
Photo: Vero Boncompagni Une scène du film Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau

En salle dès aujourd'hui, Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau, est une douce fable qui parle de deuil, d'amour et de différence. Un récit qui explore (sans donner de réponse) et souligne (sans montrer du doigt) quelques travers et tabous du système d'éducation.

Une salle de classe de 6e, un immigrant algérien qui s'improvise enseignant, des enfants aussi beaux que bouleversés et le silence de l'hiver. Et comme trame de fond du film Monsieur Lazhar, la mort subite d'une enseignante bien-aimée, celle d'un suicide par pendaison à même la salle de classe.

Cette amorce brutale de l'oeuvre cinématographique de Philippe Falardeau donnera le ton au récit, qui se tricotera habilement au fil des scènes traitant de la rencontre de deux mondes, celui d'un demandeur d'asile algérien qui remplace à pied levé la défunte, et d'élèves à l'aube de l'adolescence qui ont chacun leur manière de réagir à l'expérience traumatisante de la mort. Le deuil, bien que central, n'y est pourtant qu'un prétexte pour faire un film «sur l'entité organique complexe qu'est l'école», soutient le cinéaste, dans un entretien destiné à la promotion du film. «Il y a forcément un processus de guérison, mais ce qui m'intéressait surtout était que le deuil soit vécu dans le contexte d'une rencontre entre l'immigrant et nous.»

D'autres travers et tabous de cette entité organique qu'est l'école goûtent à la critique de Falardeau, dont le scénario est tiré de la pièce de théâtre d'Évelyne de la Chenelière, Bashir Lazhar. Ainsi, on rit ou lève les yeux au ciel devant un système d'éducation «féminocrate», qui note les «compétences transversales» et qui empêche tout contact, surtout des hommes, avec les élèves, ne serait-ce que pour une accolade. «De plus en plus en plus d'enseignants vont se surveiller, ils vont éviter les attouchements amicaux pour ne pas qu'il y ait une mauvaise interprétation», a dit Jocelyn Noël, président du Syndicat de l'enseignement des Deux Rives à Saguenay, où plusieurs membres ont vu une telle situation se retourner contre eux. «C'est triste, notre société est tellement encadrante que ce côté humain-là est en train de disparaître des écoles.»

Le tabou de la mort


Comment aborder, avec des enfants, un sujet aussi cru que la mort par suicide? Car de tels gestes de violence surviennent. La France a connu une série de drames du genre, dont un il y a une dizaine de jours: une enseignante s'est immolée par le feu dans la cour de son lycée. Le film ne s'y éternise pas, mais il y a certes dans ce geste tragique et désespéré une façon de souligner au passage la détresse psychologique dont souffrent certains enseignants.

Avec les enfants, il faut agir de la même façon que pour les autres morts, croit Sylvia Hamel, fondatrice de Parent-étoile, un organisme qui intervient auprès des enfants endeuillés. «Il n'y a pas de manière. Mais on doit en parler selon l'âge de l'enfant et répondre à leurs questions par des phrases courtes», note-t-elle.

Car garder le silence risquerait d'encore retarder le deuil. Et d'exacerber la culpabilité du jeune. «Un petit garçon m'avait déjà raconté qu'en voyant son père ensanglanté avec un fusil, il avait appelé le 9-1-1. Mais il n'avait été mis au courant du suicide de son père que deux jours après. Pour passer à travers, il s'était inventé un scénario dans lequel il était le héros, a-t-elle raconté. Les enfants peuvent se créer des mondes dans leur tête. C'est très profond un deuil. C'est important de dire la vérité.»

N'empêche, dans le film, l'on se heurtera à l'impuissance des uns et des autres pour aborder la mort avec les élèves de 6e. Une psy sera convoquée au chevet de ces petites chrysalides fragiles, mais la directrice de l'établissement privé refusera qu'on s'étende trop sur le sujet, qu'on en parle à voix haute. Il est pourtant le tabou que Monsieur Lazhar aidera à surmonter.

Dans la vraie vie, le tabou existe bel et bien. «Certains directeurs ou enseignants ont peur de traumatiser les enfants ou de les faire paniquer. Ils protègent leurs arrières d'une certaine façon. Et pourtant, moi qui vais dans les classes, je me rends compte à quel point ça les apaise d'en parler», a dit Sylvia Hamel.

La différence

En classe, les élèves ont besoin d'être écoutés chaque fois qu'ils ont besoin d'en parler. C'est ce que tente de faire avec eux Monsieur Lazhar qui, sans en souffler mot, vit lui aussi un deuil, celui des membres de sa famille décédés en Algérie. Confrontés à la différence culturelle de leur enseignant, les enfants n'en sortent pourtant pas plus incompris.

Le professeur au Département d'éducation et pédagogie à l'UQAM Pierre Toussaint émet l'hypothèse que la différence a pu servir de bouée. «Dans la tête des enfants, le fait que ce monsieur-là soit algérien les amène sûrement à intérioriser le deuil autrement, a-t-il suggéré. Mais au-delà du fait qu'il soit porteur d'une culture, le personnage est un être humain qui a sa sensibilité et c'est dans sa relation qu'il a comme enseignant avec les élèves qu'il les éduque.»

Mais qu'il s'agisse du deuil ou de toute autre expérience de la vie, la différence d'un enseignant venu d'ailleurs, comme dans le film, peut décontenancer.

Bachir Lazhar enseigne selon ses propres méthodes, poussant l'audace jusqu'à donner une dictée tirée de Peau de chagrin d'Honoré de Balzac, qui ne fait pas l'affaire de plusieurs. «La manière de faire la classe au Québec n'est pas la manière de faire la classe partout. Comme étranger, il faut être soi, mais tout en répondant à la spécificité culturelle du système éducatif. C'est important», a noté Simon Collin, professeur au Département de didactique des langues à l'UQAM. Il insiste toutefois sur la responsabilité des universités du pays d'accueil de veiller à bien former ces immigrants.

Vaste sujet que celui de l'intégration, et le cinéaste Falardeau se garde bien de donner des réponses. «Il n'y a pas de "comment" selon moi. Vivons avec l'immigrant, dans tout ce qu'on a à vivre: manger, boire, rire, travailler, vivre... et traverser des épreuves. C'est ça l'intégration, ce n'est pas autre chose.»

Bande-annonce de M. Lahzar

À voir en vidéo