Un ancien boursier de l'AUF témoigne - «Cette bourse d'excellence a été déterminante»

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Le domaine d’expertise de Mamoudou Gazibo touche en effet au plus profond des enjeux politiques africains: la démocratisation, notamment le rôle des institutions dans la consolidation ou l’échec de la démocratisation.<br />
Photo: Source AUF Le domaine d’expertise de Mamoudou Gazibo touche en effet au plus profond des enjeux politiques africains: la démocratisation, notamment le rôle des institutions dans la consolidation ou l’échec de la démocratisation.

Ce texte fait partie du cahier spécial Agence universitaire de la Francophonie

Originaire du Niger, Mamoudou Gazibo a reçu en 1999 une bourse d'excellence de l'AUF pour mener un travail de recherche postdoctoral à l'Université de Montréal. Il y est aujourd'hui professeur agrégé au Département de science politique et poursuit ses recherches sur les processus de démocratisation des pays africains. Voici son témoignage.

Il y a des étapes qui peuvent changer le cours d'une vie à tout jamais: pour Mamoudou Gazibo, l'obtention de la bourse de l'AUF a été l'un de ces moments-là. Jeune diplômé de l'École nationale d'administration de Niamey, au Niger, Mamoudou Gazibo a fait son doctorat en France, à l'Université Bordeaux-IV, avant d'obtenir en 1999 une bourse de l'AUF pour faire un postdoctorat à l'Université de Montréal.

«Montréal a été un lieu d'accueil: j'ai eu un bureau, un accès aux ressources bibliothécaires. Pendant les 10 mois qu'a duré le stage, mon mandat était de poursuivre mes recherches et d'approfondir les aspects théoriques développés dans mon doctorat.»

Ouverture


Pourquoi Montréal? Pour obtenir la bourse de l'AUF, il fallait tout d'abord que l'université dans laquelle le postdoctorat allait être complété soit francophone. Il fallait aussi être ressortissant d'un pays francophone et faire son postdoctorat dans un pays qui n'est ni le pays d'origine, ni le pays dans lequel on a fait des études.

Mais Montréal offrait également l'avantage d'être une plateforme intellectuelle francophone ouverte sur la recherche des universités anglo-saxonnes. «Pour poursuivre mes recherches de doctorat sur la démocratisation, la base théorique et conceptuelle est très développée dans le système nord-américain. Montréal est francophone et est baigné dans le monde anglophone, en matière de littérature scientifique et d'auteurs. Les aspects théoriques étudiés dans mon doctorat sont très approfondis ici, et je voulais aussi faire des publications.»

Dix ans plus tard, Mamoudou Gazibo reconnaît à quel point la bourse a changé sa vie: «Cette bourse d'excellence a été déterminante. Si je ne l'avais pas eue, je ne serais pas venu à Montréal et je n'aurais pas le poste et la carrière que j'ai maintenant. J'ai fait une année à Montréal et ç'a ouvert la voie au poste que j'ai depuis 10 ans.»

Pourtant, il n'y avait rien de joué d'avance dans cette carrière qui s'est déroulée sans encombre. «Mon installation à Montréal n'était pas quelque chose de planifié. J'avais fait mes études en France, et mon idée était de travailler au Niger. Après mon stage de 10 mois, je suis retourné au Niger. Je voulais rester dans le monde universitaire. Mais il n'y avait ni travail ni poste à l'université. À Montréal, j'ai été professeur invité durant une session dans le département qui m'avait accueilli, et, lorsque de nouveaux postes se sont ouverts, au début de l'année 2001, j'ai été recruté.»

Mais, même s'il vit ici loin des siens, son expertise et ses recherches sont axées sur l'amélioration de la situation politique en Afrique, et les ponts avec son pays d'origine n'ont jamais été coupés. «On a toujours le mal du pays, des gens. Quand on a toutes ses racines ailleurs, il reste un lien. Je suis en contact très étroit avec mon pays d'origine.»

Du Canada vers l'Afrique


Son domaine d'expertise touche en effet au plus profond des enjeux politiques africains: la démocratisation, notamment le rôle des institutions dans la consolidation ou l'échec de la démocratisation. «Mes recherches couvrent les questions de l'aide internationale, de la gouvernance, de la démocratie, des conflits, de l'intégration africaine et de la stabilité des pays. Pourquoi certains pays africains réussissent la transition démocratique, alors que d'autres échouent?», s'interroge-t-il.

Aujourd'hui, son parcours, qui l'a mené du Niger jusqu'à l'Université de Montréal, lui permet d'offrir son expertise et d'être un acteur de poids dans l'avenir politique de son pays. Président du comité des textes fondamentaux, il a ainsi travaillé au projet de Constitution pour le Niger, lors de la transition démocratique du pays en 2010, avec l'objectif de doter son pays de textes destinés à assurer sa stabilité politique et institutionnelle. «Je suis engagé dans la vie là-bas, tout en étant loin. Je suis présent dans le débat public, dans les médias au Niger, autour des enjeux africains.» L'une des questions centrales de son travail concerne par exemple les relations de l'Afrique avec la Chine. «Je me penche sur la montée en puissance de la Chine, et ce que cela

implique pour les pays africains. Je cherche à savoir si on peut isoler les facteurs pour que ces pays puissent mieux profiter de leur rapport avec la Chine. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, comme la nature institutionnelle du pays. Si elle est instable, ceux qui sont au pouvoir auront tendance à lutter pour leur survie au pouvoir et n'iront pas dans le sens de l'intérêt du pays.»

Mais, pour que ce type de succès se renouvelle, un élément est indispensable: investir dans l'éducation. «Pour avoir accès aux bourses d'excellence, il faut un bon système éducatif, faute de quoi les ressortissants des pays membres n'auront jamais la chance d'accéder à ce type de programme. Le Niger a un bon système d'éducation: j'ai étudié jusqu'au niveau bac dans le système universitaire nigérien, et quand j'ai fait mes études en France, je n'ai remarqué aucun écart particulier. Il faut s'assurer que tout le monde ait sa chance et soit bien formé, et il faut encourager le soutien aux universités, que ce soit sous forme financière, par l'accès aux bibliothèques, aux ressources électroniques, ou par un appui aux plans de cours et aux programmes.»

Cette préoccupation est donc au coeur de l'avenir du Niger. «Entre la crise économique, l'instabilité politique et le système économique endommagé, il y a actuellement des efforts à faire et des difficultés à surmonter. Récemment, trois universités ont été créées au Niger. C'est un signe que ça revit, après 15 ans de descente aux enfers. On réinvestit dans le système éducatif, pour que ça reparte.»

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Collaboratrice du Devoir