50 ans, et après ? - La force de l'axe Nord/Sud

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal<br />
Photo: Source Université de Montréal Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal

Ce texte fait partie du cahier spécial Agence universitaire de la Francophonie

En cinquante ans, l'Agence universitaire de la francophonie (AUF) n'a fait que prospérer: près de 800 établissements supérieurs membres dans 94 pays, sur les cinq continents, 2000 étudiants boursiers chaque année, qui ont tous une langue en partage: le français. Entretien avec Guy Breton, recteur de l'Université de Montréal, siège québécois de l'AUF et hôte les 23 et 24 septembre prochains d'un colloque international intitulé «La francophonie des savoirs, moteur de développement».

Quel avenir, selon vous, pour les universités francophones dans le monde?

Pour parler de l'avenir, il faut d'abord regarder d'où l'on vient. Il y a cinquante ans, l'Université de Montréal a été très active dans la création de l'Agence universitaire de la francophonie. On se trouvait enclavé, il n'y avait pas de regroupement, de lieu commun pour ces établissements qui font de la science en français. On a jugé important de le faire, d'autant qu'il y a une dynamique Nord/Sud importante qu'on ne perçoit pas forcément dans d'autres rapprochements universitaires.

Cinquante ans plus tard, on se retrouve avec près de 800 universités et avec des collaborations multilatérales Europe, Amérique et Sud. Je crois que l'avenir de notre organisation passe beaucoup par ce type de coopération Est-Ouest, mais aussi entre le Nord et le Sud, par l'étude de problématiques qui existent soit au Sud, soit au Nord, par des expériences que l'on peut offrir à nos étudiants, qui ont l'opportunité d'aller dans d'autres universités partenaires pour poursuivre ou terminer un cursus, par des échanges professoraux sur les différents continents, etc.

Vous insistez sur le rapport Nord/Sud. Est-ce particulier aux universités francophones?

Il existe des liens et il y a bien une association du Commonwealth des universités, mais ce souci de tendre la main et d'avoir des collaborations multilatérales Nord/Sud, je pense pouvoir affirmer qu'il est plus important au niveau de la francophonie que dans d'autres regroupements. C'est une de nos forces. Nous sommes dans un contexte de mondialisation, il faut outiller nos étudiants avec le meilleur passeport-savoir. Ça passe par l'ouverture, la confrontation à d'autres réalités que la nôtre. Le fait d'être dans un vaste réseau nous permet de le leur offrir.

«Tendre la main», est-ce une forme de solidarité du Nord vers le Sud?

Ce n'est pas juste le Nord qui aide le Sud. Prenons l'exemple d'Haïti. L'Université de Montréal était présente là-bas avant le séisme par le biais de son unité de santé internationale, qui servait à former du personnel de santé haïtien. Au moment du séisme, nous avons poursuivi notre action et nous avons accueilli des étudiants haïtiens qui sont venus suivre leur cursus ici pendant que là-bas, le système se reconstruisait. Mais on a aussi saisi l'opportunité pour envoyer certains de nos étudiants afin qu'ils vivent les réalités post-séismes. C'est bilatéral en ce sens que ce sont des occasions de formation et de recherche sur des réalités, un environnement que nous n'aurions pas pu approcher en restant dans nos murs.

Même chose concernant le réseau francophone sur les opérations de paix (ROP), basé à Montréal. Dans le monde francophone, cet organisme est devenu incontournable sur les opérations de paix déployées dans le monde entier. Nos études sur le terrain sont facilitées par le fait que nous avons des contacts privilégiés avec des universitaires locaux par le biais de l'AUF. Ça nous permet de mieux former nos gens sur des dossiers complexes, internationaux, sous l'angle de la francophonie.

Outre la langue, les universités de la francophonie sont-elles spécifiques, originales?

Le français occupe une place plus importante dans le domaine des lettres et sciences humaines. Au niveau linguistique, terminologie, nous sommes très présents. Alors que les sciences naturelles, chimie et autre, ça se passe plus dans la langue de Shakespeare. L'intérêt pour les sciences humaines est historiquement plus développé du côté de la francophonie. C'est une question de tradition. Tout ce qui se fait en termes de diplomatie, les valeurs sociales, a toujours occupé beaucoup de place dans le monde de la francophonie. L'excellence s'y est alors bien développée. Ce qui ne signifie pas que nous soyons absents dans les autres domaines.

Nous avons par exemple signé une entente avec l'Université de Provence en France et celle de Ouagadougou au Burkina Faso. Ce trio a permis d'installer un télescope très puissant au Burkina. Cette collaboration en science astrophysique est particulièrement intéressante car il y a là-bas un environnement propice à ce genre d'analyses. Nous allons voir des choses que nous n'aurions pas vu si nous étions tous restés dans notre coin. Grâce au réseau de l'AUF, nos champs de recherche et de compétences s'élargissent.

Si l'on se met maintenant à la place d'un étudiant qui a le choix entre une université anglophone ou francophone... pourquoi irait-il à l'Université de Montréal, plus qu'à McGill?

Ça dépend du niveau de raffinement de l'étudiant... s'il veut faire des études comme tout le monde, il peut le faire en anglais. S'il veut aller chercher une dimension qui n'est pas donnée à tout le monde, il a ici, à l'Université de Montréal, la seule université francophone d'Amérique qui fasse partie des 150 meilleures universités au monde... La solution de facilité, c'est d'aller en anglais. Mais l'homogénéisation dans une culture et une langue planétaire, je ne crois pas que ce soit à l'avantage de tout le monde.

Que les établissements mem-bres de l'AUF se distinguent en utilisant une langue scientifique, différente de celle qui est utilisée partout, c'est un plus pour l'ensemble de la planète et pour nos étudiants, qui se différencient par rapport à la masse, qui ne parle qu'une seule lan-gue: l'anglais.

Selon vous, l'avenir est donc radieux?

Il sera tout du moins intéressant dans la mesure où les universités francophones vont se donner la main pour faire quelque chose de différent et offrir à l'humanité des choses que les autres ne peuvent pas offrir, notamment par la force de notre axe Nord/Sud. Le français n'est pas un handicap mais bien un atout, si on l'utilise bien.

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Collaboratrice du Devoir