Cahier AUF - Lutter en français pour le savoir !

Michel Bélair Collaboration spéciale
Bernard Cerquiglini, recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Bernard Cerquiglini, recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie

Ce texte fait partie du cahier spécial Agence universitaire de la Francophonie

Il y a 50 ans, 50 recteurs d'université se sont rencontrés à Montréal pour jeter les bases de ce qui allait devenir l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF); l'AUF regroupe aujourd'hui près de 800 universités partiellement ou entièrement de langue française à travers le monde. À quelques jours du colloque marquant le jubilé de l'Agence, le recteur de l'AUF, Bernard Cerquiglini, insiste sur le fait que le français est de plus en plus langue du savoir.

On veut bien que le français soit langue du savoir: bravo! À la seule exception du nouveau chef de cabinet du premier ministre Harper, personne ne penserait s'y opposer vraiment. Mais avouons que ce n'est pas tout à fait la perception de la majorité des gens.

Même que l'on a plutôt l'impression que les grandes percées dans le monde du savoir sont d'abord publiées dans des revues anglaises ou américaines, comme Nature, Science et toutes les autres, non?

En français

Bernard Cerquiglini n'est pas d'accord. Rejoint par téléphone à Paris, le recteur de l'AUF tient d'abord à faire le point là dessus... ce qui colorera toute notre discussion. «Le savoir ne parle pas une langue unique, dit-il, c'est là une perception un peu réductrice qui date des années 60! La science, la recherche, la poursuite du savoir, tout cela se fait aujourd'hui dans toutes les langues, partout, tous les jours.» Et l'existence même de l'Agence universitaire de la Francophonie illustre bien le fait que le français joue, à ce niveau, un rôle majeur...

Pour M. Cerquiglini, ce qu'il faut d'abord reconnaître, c'est le fait bien concret que près de 800 universités à travers le monde font partie de l'AUF et contribuent de diverses façons à faire du français la langue de l'enseignement et de la recherche. Tous les membres de l'Agence offrent un minimum de deux diplômes d'études supérieures en français.

«Le colloque qui s'ouvre à Montréal dans quelques jours, explique le recteur, célébrera notre 50e anniversaire en rendant hommage à Jean-Marc Léger et au rôle qu'il a joué pour l'ensemble de la Francophonie. Mais le colloque se penchera aussi sur un thème bien précis: le français, langue des sciences au service du développement. On pourra y prendre conscience de la diversité et de la richesse des savoirs francophones d'un peu partout à travers le monde.»

Appauvrir la science

M. Cerquiglini poursuit en soulignant que ce serait favoriser l'orthodoxie et appauvrir la science et tous les types de savoir que de les soumettre à l'hégémonie d'une seule langue. «Plusieurs facteurs sont en cause dans ce dossier "délicat". Mais il faut d'abord prendre en considération le fait que la publication n'est qu'une des ultimes étapes de la recherche: la vie d'un savant ne se borne pas à la seule publication. Il y a tout le reste, tout ce qui précède: la recherche, les débats, les échanges, les hypothèses de travail, la discussion avec les collègues puis la transmission dans la collectivité. Même s'il arrive que ce chercheur publie en anglais, tout ce qui précède et accompagne sa démarche se fait dans sa langue, chez lui la plupart du temps. Que ce soit en hindi, en portugais, en danois ou en chinois. À l'AUF, nous défendons spécifiquement la liberté des scientifiques et des chercheurs francophones de travailler dans leur langue.»

Le recteur explique que, pour diverses raisons — dont le fait que les principales bases de données sont mises à jour par des Américains qui font peu de cas de la recherche en d'autres langues que l'anglais — les publications scientifiques se font souvent en anglais... parce que publier dans un magazine prestigieux est une façon bien concrète de trouver du financement pour poursuivre ses recherches. Ce qui, paradoxalement, peut s'avérer plutôt inquiétant, avouons-le encore...

Solidarité

Dans le cadre de ses moyens et de ses mandats, l'AUF maintient la pression dans ce dossier, mais il faut lutter sur tous les fronts pour que les revues francophones du savoir soient elles aussi répertoriées dans les grandes banques de données. Il est inadmissible, «discriminatoire», reprend M.Cerquiglini, que la revue Sécheresse, par exemple, qui est la grande référence sur ce sujet précis, ne fasse pas partie des grands répertoires de recherches et de publications. «L'AUF ne fait pas dans la politique, ce n'est pas son mandat; mais disons que le sujet n'est pas neutre...»

On estime donc à l'Agence qu'il est primordial, pour la vitalité de la science en général, de pouvoir faire des recherches dans sa propre langue et on travaille pour que la chose devienne partout possible, quel que soit le contexte.

D'ailleurs, même s'il déplore que les grandes banques de données scientifiques ne soient pas encore plurilingues, le recteur de l'AUF souligne à quel point les choses évoluent rapidement. Avec l'arrivée d'Internet et des communications en temps réel, par exemple, il devient de plus en plus possible de travailler et de publier dans sa langue puis de rendre disponible ensuite la traduction dans toutes les langues que l'on voudra. Cette accélération des modes de transmission des savoirs explique pour beaucoup la progression fulgurante de l'Agence.

Tout se passe maintenant de façon immensément plus rapide qu'en 1961. Avec les années, et surtout avec l'explosion des modes de communication, l'AUF a pu étendre considérablement son réseau en augmentant son nombre de partenaires sur tous les continents et en étoffant graduellement ses propres banques de données: une visite au site Internet www.auf.org vous en convaincra rapidement.

L'AUF investit depuis longtemps dans des programmes de doctorat et dans l'enseignement supérieur au moyen d'un généreux régime de bourses et d'échanges d'étudiants. «Tout cela se fait en lien avec le développement et a un effet direct un peu partout sur la planète. La solidarité est une des valeurs fondamentales de la Francophonie», con-clut le recteur Cerquiglini.

On pourra encore une fois le constater concrètement à compter du 23 septembre alors que s'amorcera, au pavillon Roger-Gaudry de l'Université de Montréal, le colloque du 50e anniversaire de l'Agence universitaire de la Francophonie.