Travailler ensemble - L'AUF mise sur les partenariats pour réduire la fracture scientifique Nord-Sud

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Christine Colin, professeure de santé publique et présidente du conseil scientifique de l’AUF<br />
Photo: source udm Christine Colin, professeure de santé publique et présidente du conseil scientifique de l’AUF

Ce texte fait partie du cahier spécial Agence universitaire de la Francophonie

Accélérée par l'harmonisation du système d'éducation supérieure européen, l'internationalisation des universités a engendré une certaine refonte des rapports entre les établissements du Nord et du Sud. Préoccupée par les écarts toujours présents entre ces deux pôles et convaincue que la communauté scientifique francophone a tout à gagner de la mise en commun des compétences universitaires, l'Agence universitaire de la francophonie (AUF) continue de faire de la coopération interuniversitaire et multilatérale l'une de ses priorités, en misant davantage sur le partage et les échanges pour dépasser la démarche traditionnelle Nord-Sud.

Devenue un moteur indispensable au développement et à la création de richesses, la production scientifique se concentre aujourd'hui essentiellement en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Accusant un retard important par rapport à leurs consoeurs du Nord, les universités du Sud sont confrontées à d'innombrables défis en matière de recherche universitaire.

«Il existe toujours une énorme fracture entre les continents en matière de recherche et de production scientifiques. Aujourd'hui, environ 95 % des chercheurs universitaires mènent leurs travaux en Asie, en Europe ou en Amérique du Nord. Il y en a à peine 1,2 % en Afrique. Si on s'intéresse au pourcentage du PIB qui est voué à la recherche sur chaque continent, on s'aperçoit qu'il y a là encore un grand écart. En Amérique du Nord, près de 3 % du PIB est destiné à la recherche. Dans les pays africains, c'est environ 0,3 %», relève Christine Colin, professeure de santé publique et ancienne vice-doyenne à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal, et présidente du conseil scientifique de l'AUF.

Les conséquences d'une telle fracture sont multiples. Elles se concrétisent notamment par l'exode des cerveaux vers le Nord et, malgré leurs compétences, par la faible contribution des universitaires du Sud dans les choix stratégiques nécessaires pour répondre aux grands enjeux planétaires d'ordre écologique, économique, sanitaire, sécuritaire ou démographique.

À la recherche d'un nouvel équilibre


Menée par le désir de réduire cette fracture scientifique et mue par la conviction que cela passe par un développement solidaire et durable prenant appui sur un enseignement supérieur structuré de niveau international, l'AUF s'est fixé trois objectifs clairs, encadrés par une politique quadriennale et reposant sur la consolidation de solides partenariats.

Soutenir les stratégies de développement des établissements membres, faire de la communauté scientifique francophone une référence sur la scène internationale et faire émerger une génération d'enseignants, de chercheurs, d'experts et de professionnels, acteurs du développement, sont aujourd'hui les trois objectifs qui dirigent son action.

«La formulation de nos objectifs reflète notre désir de créer des partenariats solides entre les établissements et les universitaires du Nord et du Sud. Ce que l'on vise, c'est le développement durable et la coopération solidaire pour atteindre l'excellence universitaire. On promeut le sens du partage, le respect des diversités, la recherche de l'excellence et le sens de la responsabilité envers les jeu-nes», soutient Mme Colin.

Du concret

Au quotidien, la politique quadriennale de l'AUF se concrétise par une foule d'actions enrichissantes à la fois pour les universités des pays en développement et pour les établissements où la recher-che est plus ancrée.

Par exemple, l'AUF continue de miser sur une offre de formation diversifiée, issue de collaborations entre plusieurs universités et disponible, selon les programmes, dans des universités du Sud, dans six instituts répartis dans plusieurs pays ou encore en enseignement à distance.

L'AUF remet également 2000 bourses de mobilité chaque année. Celles-ci permettent de faciliter la circulation des personnes et, par le fait même, de renforcer les compétences scientifiques et universitaires des établissements du Sud, d'amplifier les échanges scientifiques et de contribuer au développement et à la pluralité de l'espace universitaire.

«Actuellement, nous réfléchissons beaucoup à l'exode des scientifiques vers le Nord. Il nous paraît essentiel que les gens qui décident d'étudier à l'étranger reviennent dans leur pays d'origine afin de ne pas appauvrir celui-ci en matière de recherche et d'enseignement pour l'avenir», confie Mme Colin.

Ainsi, lorsqu'elle attribue ses bourses, l'AUF tente de porter une attention toute particulière aux conditions institutionnelles qui pourraient pousser les étudiants à rentrer au bercail une fois leurs études terminées, plutôt que de rester dans leur pays d'accueil.

«Lorsqu'un étudiant vient ici en doctorat ou en postdoctorat, il voit évidemment des conditions de pratique qu'il n'aura probablement pas dans son pays. Je pense aux laboratoires de recherche, à la densité des chercheurs, aux moyens financiers, etc. En travaillant con-jointement avec l'université de départ de l'étudiant et en s'assurant que celle-ci ait un plan pour lui à son retour, que ce soit un emploi comme enseignant ou encore de meilleures conditions de recherche, on peut avoir un impact et limiter l'exode des scientifiques», précise Mme Colin.

Pôles d'excellence

Dans le même ordre d'i-dées, l'AUF a mis sur pied un programme de soutien aux pôles d'excellence régionaux (PER). Celui-ci a pour objectif de renforcer les centres universitaires de haute valeur scientifique du Sud et de les aider à mobiliser un réseau régional de compétences collaborant autour de la même thématique en mutualisant les moyens disponibles.

Elle a aussi mis en branle les Projets méditerranéens de coopération scientifique interuniversitaire (MeRSI), dont l'objectif est de renforcer la recherche et la coopération scientifiques des régions riveraines de la Méditerranée, afin de contribuer au développement d'un espace méditerranéen de la science.

Ses campus numériques, implantés dans les universités partenaires, s'inscrivent dans le même schème d'actions. «Actuellement, l'un des facteurs limitatifs pour les universités des pays en développement, c'est le faible accès à Internet. L'AUF a développé un nombre important de campus numériques francophones où on trouve, d'une part, des ordinateurs, mais où on a aussi accès à des bibliothèques virtuelles. Ces campus facilitent beaucoup les études des étudiants du Sud», note Mme Colin.

Des initiatives du genre, l'AUF en a concrétisé des dizaines. Si elle ne dispose pas de moyens aussi impressionnants que ceux des grandes organisations internationales, à l'échelle de ses capacités, elle réussit à stimuler le développement des universités francophones du Sud. Forte de ses succès, qui reposent notamment sur l'engagement d'universitaires issus de tous les continents, l'AUF entend bien poursuivre sur cette voie.

«Nous sommes persuadés que nous gagnons bien plus à nous mettre ensemble qu'à nous mettre en compétition, conclut la présidente du conseil scientifique de l'AUF. Nos moyens ne sont peut-être pas énormes, mais nous croyons fermement en la solidarité universitaire et nous sommes convaincus que c'est en travaillant en partenariat que les universités francophones du monde entier se développeront le plus et le mieux!»

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Collaboratrice du Devoir