La fabrique des exclus

Normand Thériault Collaboration spéciale
Auparavant, on parlait. Aujourd'hui, on «tchatte», avec, pour conséquence, que 800 000 citoyens et citoyennes du Québec se retrouvent sans voix.
Photo: Newscom Auparavant, on parlait. Aujourd'hui, on «tchatte», avec, pour conséquence, que 800 000 citoyens et citoyennes du Québec se retrouvent sans voix.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À quoi sert la création d'emplois? À donner du travail aux gens ou à permettre aux nantis d'augmenter leur richesse? Et pour combien de temps encore vouerons-nous au chômage, à moins de les condamner à n'avoir accès qu'à des emplois sous-payés, ces 800 000 Québécoises et Québécois pour qui la lecture d'un texte simple demeure impossible? Bienvenue dans un État où l'analphabétisme est en 2011 toujours un fléau.

Auparavant, on parlait. Aujourd'hui, on «tchatte», avec, pour conséquence, que 800 000 citoyens et citoyennes du Québec se retrouvent sans voix. Car, pour qui sait à peine lire, pour qui tout graphique est d'usage aussi complexe qu'une description d'un mouvement de cavalier sur une grille de partie d'échecs, pour celui-là les grandes avancées de notre temps, Internet en tête, font connaître une rétrogradation encore plus forte dans l'échelle de l'intégration sociale.

Et, au moment où tous les ténors économiques proclament que la survie des sociétés des avancées passe par la spécialisation, la recherche et l'établissement d'une société industrielle aux technologies complexes, comment peut réagir une société dont plus d'un étudiant, souvent même au temps de sa première année d'études collégiales, n'a qu'une connaissance «sonore» de sa langue maternelle? D'autant plus que cette même personne pourra difficilement lire plus tard les instructions d'un programme, ou même déjouer les «pièges» que semble contenir toute fiche informatique.

Et cet univers planétaire unifié pousse donc dans la marge encore plus les citoyens d'un nouveau tiers-monde ou quart-monde, les forçant à faire leurs les idées simplistes, tout le reste n'étant que charabia: comment comprendre les changements climatiques quand on est incapable de lire une page météo?

Valeurs

Nous vivons dans une société où la satisfaction des plaisirs a plus d'importance que l'apprentissage des connaissances: il serait plus facile de rire, quitte à ce qu'un tel rire soit gras, qu'à trouver plaisir à comprendre les complexités d'un roman ou à déjouer les avancées des simplificateurs de la chose publique. Et cela tient quand l'effort est devenu une chose méprisable et que les valeurs proposées établissent en tête de liste les loisirs et toutes autres formes de non-engagement.

Alors, il devient inutile d'apprendre et on laisse aux autres la responsabilité de transformer ce monde où pourtant tout n'est plus ce qui était, avec pour conséquence qu'un fait divers «parle» plus qu'une débandade économique, qu'un résultat d'un tirage de loterie retiendra plus l'attention qu'un calendrier de données économiques. Et ce, même en période électorale.

Alors, tout discours politique qui prêche le retour aux valeurs du temps passé, quand tout était simple, où les élites savaient et les autres «suivaient», se révèle être une formule gagnante. Ce dont certains savent profiter.

Plaisirs


Pourtant, qui est «gardé» dans la marge le sait et, lorsque se pointe la possibilité de s'en sortir, découvre qu'il y a satisfaction à améliorer son sort.

«Je me suis assis à la table. Nous étions 10 participants. Elle m'a demandé ce que j'aimerais apprendre. Je lui ai dit que j'aimerais apprendre à écrire mon nom. De 9h30 à 11h30, c'est ce que j'ai fait. J'étais tellement fier ensuite d'être capable d'écrire mon nom! J'en pleurais! Je me suis dit à ce moment-là que je n'arrêterais pas», raconte ainsi un Laurent Gagnon qui a découvert il y a 10 ans que lui aussi pourrait savoir lire et écrire: il venait de s'inscrire au Groupe Alpha Laval.

Mais, pour un qui le fait, combien d'autres restent en rade: une statistique établit à 800 000 le nombre de Québécois et de Québécoises dont le niveau de littératie est celui qui est le plus bas, à savoir 1, ce qui fait que tous ceux-là, un sur neuf d'entre nous, en fait, sont dits analphabètes. Pour eux, Plan Nord ou pas, il y a peu de différence quand conduire même un simple camion est devenu trop complexe (il faut maintenant remplir des bordereaux classiques ou électroniques de distribution), et qu'il faut ainsi, pour plusieurs, se résigner à oeuvrer dans une grande surface, voire dénoncer tout syndicat qui refuse les diktats patronaux et qui pourrait même insister pour que l'entreprise s'engage à garantir des programmes de formation!

On le répète: l'analphabétisme est un fléau. Et sa présence a des conséquences plus lourdes qu'une catastrophe naturelle, qu'elle soit débordement de rivière ou tempête tropicale. Aussi, si on reprenait le message douteux de l'Américaine Bachmann, cette rétrograde candidate républicaine, quelle est donc la teneur du message que son Dieu envoie aux gouvernants quand il met en place cedit fléau?
1 commentaire
  • Gravelon - Inscrit 6 septembre 2011 14 h 36

    En effet

    le problème est que toutes les mesures prises par le divers intervenants visent à améliorer la diplomation (posture utilitariste de l'éducation) et non la qualité de l'enseignement. Or comme le souligne l'article, nous avons des semi analphabètes qui arrivent à se hisser jusqu'au CEGEP. Nous sommes incapables même de nous mettre d'accord sur la définition du problème, de là à trouver des solutions, il va falloir repasser.