Les conséquences économiques de l'analphabétisme - Les citoyens ont-ils tous les compétences nécessaires pour s'informer adéquatement?

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Les exigences grimpent sans cesse dans le monde du travail et, <br />
par conséquent, les connaissances qu’on doit posséder aussi. Par exemple, les livreurs travaillent aujourd’hui avec des terminaux.<br />
Photo: Agence Reuters Fred Prouser Les exigences grimpent sans cesse dans le monde du travail et,
par conséquent, les connaissances qu’on doit posséder aussi. Par exemple, les livreurs travaillent aujourd’hui avec des terminaux.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Un trop faible taux d'alphabétisation (ou plutôt de littératie, dit-on maintenant pour mieux cerner le phénomène) n'a pas seulement des conséquences pour l'individu aux prises avec ce problème. Il faut aussi prendre en compte les conséquences économiques pour la société, qui se manifestent principalement dans le domaine du travail et de la santé.

«Ce n'est plus l'analphabétisme strict qui cause problème, car au fond, aujourd'hui, les personnes qui ne savent ni lire ni écrire ne sont pas si nombreuses. De plus, on ne peut pas dire que les travailleurs québécois sont incompétents, bien au contraire. Le véritable mal, explique Paul Bélanger, professeur à l'UQAM et directeur de l'Observatoire compétences-travail, c'est que le degré des compétences de base des personnes ne répond plus adéquatement aux exigences du marché du travail. Ce qu'on doit faire, c'est une réactualisation des compétences de base de nos travailleurs.»

Un monde du travail bien différent

Le coupable au premier chef n'est donc pas l'individu, mais bien le monde du travail, qui a grandement évolué. «Les exigences grimpent sans cesse dans le monde du travail et, par conséquent, les connaissances qu'on doit posséder aussi. Par exemple, le contrôle de la qualité, devenu une règle chez les entreprises, exige qu'on soit capable de rédiger un rapport. Une notion comme la livraison just-in-time a amené la numérisation des inventaires, et les livreurs travaillent aujourd'hui avec des terminaux.» Et c'est sans compter l'informatisation de la machinerie et des procédés de production.

De plus, il y a aussi la nouvelle organisation du travail. «Il y a d'abord le passage du travail routinier au travail non routinier. Dans le travail routinier, l'employé répétait les mêmes tâches et n'avait qu'à posséder les compétences nécessaires pour accomplir ces seules tâches. Mais, avec le travail non routinier, il est appelé à faire différentes tâches, ce qui l'oblige à posséder davantage de compétences. L'interdisciplinarité et le travail en équipe exigent aussi des compétences de base plus élevées. Par exemple, en Allemagne, les travailleurs turcs se sont longtemps contentés de saluer leurs collègues allemands par un seul Gutten Tag. Ils passaient le reste de leur journée devant leur machine sans parler. Mais, avec le travail en équipe, ils sont obligés de communiquer avec d'autres employés, et la connaissance de l'allemand est devenue nécessaire.»

Le domaine de la santé

Un faible taux de littératie a aussi des conséquences dans le domaine de la santé. «Les médecins ont de moins en moins de temps à passer avec leurs patients; en fait, le ratio du temps passé avec le patient a diminué de 4 à 1. Ils n'ont donc pas le temps nécessaire pour communiquer toutes les informations. Ils donnent aux patients le diagnostic et expliquent les grandes lignes de la maladie et, ensuite, ils remettent aux patients de l'information écrite à propos de cette maladie. Or encore faut-il que le patient soit en mesure non seulement de lire cette documentation, mais aussi de posséder les compétences nécessaires pour comprendre cette documentation médicale.»

Une situation que Paul Bélanger juge inquiétante. «Cela peut devenir un facteur silencieux dans l'inégalité des soins. Les personnes qui posséderont les compétences nécessaires pour comprendre la documentation médicale seront en mesure d'exiger et de recevoir de meilleurs soins.» Sans compter que ce manque de littératie entraîne des coûts pour le réseau de la santé. «On ne peut pas diminuer les coûts de santé seulement du côté curatif, c'est du côté de la prévention que nous devons agir pour les réduire. Or comment faire de la prévention si les citoyens n'ont pas les compétences leur permettant de s'informer adéquatement?»

Pistes de solution

Devant ce problème, au Québec, demeure-t-on inactif ou fait-on des progrès? «Les principaux preneurs de décisions et les leaders sociaux sont conscients du problème et ont mis en place des programmes et des fonds pour s'y attaquer. Par contre, dans les entreprises, en particulier les PME, il faut souvent une crise pour mettre au jour le problème et réveiller le monde. Et il y a encore beaucoup de réticences de la part des travailleurs. Il y a évidemment la honte associée à l'aveu du problème, mais souvent les travailleurs ont peur d'avouer qu'ils éprouvent des difficultés parce qu'ils craignent de perdre leur emploi s'ils le font. Et, lorsqu'on leur offre une formation, plusieurs refusent de la suivre parce qu'ils craignent de ne pas être en mesure de la réussir.»

Selon Paul Bélanger, la réactualisation des compétences de base des travailleurs en poste est une piste de solution et elle passe par la formation en entreprise. «Mais, pour que cette formation réussisse, il faut en premier faire la valorisation de l'apprentissage.» Dans le domaine de la santé, Paul Bélanger croit qu'il faut mieux outiller le citoyen. «Il existe aux États-Unis l'expression health litteracy, qu'on pourrait traduire par "littératie de la santé". Chaque citoyen doit avoir les compétences nécessaires pour non seulement comprendre la documentation et le langage médical, mais aussi pour prendre en charge, en quelque sorte, sa propre santé. Ce qui implique que le citoyen soit en mesure de se servir de l'informatique et d'Internet, ce qui est devenu aujourd'hui une compétence de base essentielle.»

Autre action possible? «Il faut mettre en place une politique de langage clair, non seulement dans le domaine médical, mais dans tous les secteurs. Il faut éviter les jargons et communiquer dans un langage plus familier afin de faciliter la communication.»

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Ouhgo - Inscrit 5 septembre 2011 11 h 07

    "...il faut en premier faire la valorisation de l'apprentissage."

    ...et l'on revient à la case départ: valoriser l'éducation dans nos familles québécoises. Maryse Perreault, page d'à côté, dit: "Les parents décrocheurs scolaires ne vont pas pouvoir suivre les progrès de leur enfant, ils restent très loin de l'école. Notre système d'éducation est formaté pour la classe moyenne, or 25 % des Québécois sont proches du seuil de la pauvreté."

    LA PAUVRETÉ, donc, comment s'en sortir? Le CANADA n'y parvient pas. Fait-il les efforts qu'il faudrait, pour que le français réussisse aussi bien que l'anglais? Si nous constatons que non, les Québécois ne devraient-ils pas prendre en main leurs richesses naturelles et les appliquer à scolariser ce peuple sacrifié? Il est bien tard, comme l'indique votre titre:" Les citoyens ont-ils tous les compétences nécessaires pour s'informer adéquatement?" Or ceux qui les ont, les compétences, comme on le voit sur cette édition du journal Le Devoir, ont la mission de rendre ce journal l'attrait par excellence pour informer adéquatement les Québécois. Informés, ils sauront agir.