RGPAQ - «J'étais tellement fier d'être capable d'écrire mon nom!»

Martine Letarte Collaboration spéciale
Hélène Simard (à droite) est une habituée du Centre de lecture et d’écriture d’Alma. <br />
Photo: Source RGPAQ Hélène Simard (à droite) est une habituée du Centre de lecture et d’écriture d’Alma.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En plus des services offerts par le système d'éducation, les gens peu alphabétisés au Québec peuvent se tourner vers les groupes populaires en alphabétisation. Ils y découvrent une nouvelle façon d'apprendre.

Lorsqu'il entrait dans un restaurant, Laurent Gagnon espérait que le menu soit illustré. Sinon, il devait regarder les assiettes des tables voisines pour choisir son plat. Si le restaurant était vide, il devait y aller avec l'odeur pour deviner le menu. Laurent Gagnon ne savait ni lire, ni écrire. Aujourd'hui, cette époque est derrière lui. Il y a 10 ans, il s'est joint au Groupe Alpha Laval.

«Je me suis assis à la table. Nous étions 10 participants. La formatrice a donné du travail à faire aux neuf autres et elle est venue me voir. Elle m'a demandé ce que j'aimerais apprendre. Je lui ai dit que j'aimerais apprendre à écrire mon nom. De 9h30 à 11h30, c'est ce que j'ai fait. J'étais tellement fier ensuite d'être capable d'écrire mon nom! J'en pleurais! Je me suis dit à ce moment-là que je n'arrêterais pas», a-t-il confié au Devoir.

Une démarche personnalisée


Les groupes populaires en alphabétisation fonctionnent différemment du système scolaire. «Nous travaillons avec des adultes qui ont vécu des échecs scolaires. Ils ont perdu la conviction qu'ils ont la capacité d'apprendre. Nous devons leur faire comprendre qu'ils sont capables. Nous travaillons à partir des forces et compétences qu'ils ont acquises dans leur parcours», explique Solange Tougas, coordonnatrice du groupe populaire Déclic, à Berthierville.

Il existe 80 groupes populaires en alphabétisation au Québec. Chacun adopte ses propres façons de faire. «Les groupes y vont avec les intérêts, les besoins des gens et du milieu. Il n'y a pas de programme prédéfini. Si les participants s'intéressent au théâtre, ça peut être une approche», explique Denis Chicoine, responsable de différents dossiers au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ).

Les formations ont par contre toujours un volet d'éducation citoyenne. «Par exem-ple, les groupes travaillent souvent sur la question du logement. Les gens peu alphabétisés ont souvent peu d'argent. C'est souvent lié. Ils ont énormément de problèmes avec leur propriétaire», ajoute M. Chicoine.

L'alphabétisation transcende ainsi le fait d'apprendre à lire et à écrire. «Ça permet une participation citoyenne, une politisation, une réappropriation du pouvoir», explique Philippe Viel, agent de communication au RGPAQ.

Depuis qu'il a appris à lire, Laurent Gagnon a d'ailleurs commencé à voter. «Je n'y allais jamais avant. Dans la rue, il y a les pancartes avec les photos et les logos, ça va bien. Dans l'isoloir, il n'y a plus ça! Il y a juste les noms et les noms des partis. Il faut savoir lire», indique-t-il.

Plusieurs obstacles

Quelque 1,3 million d'adultes au Québec, soit un sur cinq, ont de graves difficultés avec la lecture. «Les écoles et les groupes populaires en alphabétisation en rejoignent seulement 2 %», indique Solange Tougas.

Elle croit que les gouvernements doivent être davantage sensibilisés à la réalité des gens peu alphabétisés. «Déjà que c'est très difficile pour eux d'admettre qu'ils ont un problème, ils rencontrent plusieurs obstacles lorsqu'ils souhaitent participer aux formations, remarque Mme Tougas. Il y a beaucoup de pauvreté, les participants doivent faire garder leurs enfants et s'acheter des vêtements. Ils doivent aussi se déplacer. Dans les petites villes, il n'y a pas de transport en commun.»

Ces problèmes sont familiers à Hélène Simard, une habituée du Centre de lecture et d'écriture d'Alma. «Je dois faire 30 km pour me rendre. J'ai toujours des problèmes avec mon auto», affirme celle qui doit compter sur les membres de sa famille pour s'occuper de son garçon lorsqu'elle se rend aux formations.

Le financement est également toujours un enjeu pour les groupes. «Les groupes reçoivent peu d'argent et le travail qu'ils ont à faire est énorme. La démarche personnalisée et citoyenne est très exigeante pour les formateurs. Plusieurs lâchent», affirme Solange Tougas, qui est arrivée à Déclic il y a 28 ans, comme formatrice.

Le défi de rejoindre ces gens peu alphabétisés nécessite également un grand investissement continu. «C'est difficile, parce que souvent les gens qui ont des problèmes ne lisent pas les affiches, encore moins les journaux. Nous devons tisser des liens avec des organismes communautaires pour qu'ils nous réfèrent», indique Denis Chicoine.

Des besoins énormes

Pour Solange Tougas, également présidente du RGPAQ, c'est totalement inacceptable qu'en 2011 une partie de la population ait de la difficulté à lire. «Aujourd'hui, l'écrit est omniprésent. Les technologies de l'information et des communications creusent davantage le fossé entre les gens très alphabétisés et ceux qui le sont peu. Ces gens ont besoin d'aide», affirme-t-elle.

L'analphabétisme a un impact sur pratiquement tous les aspects de la vie des gens. Laurent Gagnon, par exemple, ne prenait pas les transports en commun parce qu'il ne savait pas comment payer son passage et il était trop gêné pour le demander. Il n'utilisait pas non plus le guichet automatique. Personne dans son entourage n'était au courant de sa situation.

«On a plein de trucs! Quand on ne sait pas lire ni écrire, on se cache toujours derrière les colonnes pour être certain qu'on ne nous pose pas de questions. Ce qui m'a fait le plus de bien en arrivant chez Alpha Laval, c'est que ça m'a permis de sortir de l'isolement. Tout le monde est égal là. Et quand on commence à s'améliorer, on peut aider les autres. C'est une grande fierté», s'exclame M. Gagnon.

Hélène Simard a pour sa part cogné à la porte du Centre de lecture et d'écriture d'Alma pour son garçon. «Je voulais être capable de suivre ce qu'il faisait à l'école. Et là, j'ai appris qu'il a de la difficulté. Il faut que je sois capable de l'aider, sinon, qui l'aiderait?»

Aux gens qui hésitent à cogner à la porte d'un groupe d'alphabétisation populaire, Laurent Gagnon aimerait leur dire ceci: «Allez-y, ce sera la plus belle chose qui vous arrivera dans votre vie. C'est très difficile, c'est certain, mais, après, toutes les portes s'ouvrent.»

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Collaboratrice du Devoir