Confédération des syndicats nationaux - «L'alphabétisation est une responsabilité collective»

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Denise Boucher, vice-présidente de la CSN, a participé aux journées de réflexion «Pensons maintenant l’éducation de demain», les 15 et 16 mars 2011, à Montréal.<br />
Photo: Michel Giroux/CSN Denise Boucher, vice-présidente de la CSN, a participé aux journées de réflexion «Pensons maintenant l’éducation de demain», les 15 et 16 mars 2011, à Montréal.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Savoir lire une consigne, un message d'erreur, un avis émis par l'employeur: voilà des compétences de base sans lesquelles il est difficile de se sentir à l'aise dans son emploi ou d'accéder à un meilleur poste. Malheureusement, l'analphabétisme est une réalité qui touche durement le Québec: de nombreux travailleurs éprouvent des difficultés de lecture, d'écriture et de calcul, un problème qui concerne aussi bien les travailleurs âgés que les plus jeunes.

D'après l'Enquête internationale sur l'alphabétisation et les compétences des adultes, 800 000 Québécois âgés de 16 à 65 ans sont au plus bas niveau de l'échelle des capacités de lecture.

Selon Denise Boucher, vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), les syndicats peuvent jouer un rôle important pour tenter de contrer le problème. «La lutte pour l'alphabétisation est un combat de longue date», affirme-t-elle. Lors du dernier congrès de la CSN, une proposition concernant l'alphabétisation a d'ailleurs été débattue: «Il faut que les syndicats revendiquent, auprès des entreprises, des formations pour augmenter les compétences de base des travailleurs et travailleuses, parce que nombre d'entre eux ne savent ni lire ni écrire, ou ne connaissent pas le français», poursuit-elle.

Cette démarche, plusieurs syndicats l'ont déjà menée avec succès: instaurer une formation de base, qui compte un enseignement en lecture, en écriture et en mathématiques, pour aider les travailleurs aux prises avec les exigences du monde du travail. Selon Denise Boucher, plusieurs situations sur le marché professionnel peuvent révéler des besoins criants en matière d'alphabétisation. «Le marché de l'emploi est en constante mutation. Les exigences concernant le niveau de connaissances augmentent, les entreprises cherchent à être de plus en plus performantes, restructurent, s'informatisent ou délocalisent. Il faut pouvoir aider, soutenir les personnes qui en ont besoin.»

Chez Barry Callebaut

C'est le cas, par exemple, du Syndicat des travailleuses et travailleurs de Barry Callebaut, affilié à la Fédération du commerce de la CSN, qui a négocié une formation de base inscrite et définie dans la convention collective. À l'origine, la petite entreprise de Saint-Hyacinthe, Comet, avait été rachetée vers le milieu des années 1990 par Barry Callebaut, leader mondial des fabricants de produits de cacao, dont le siège est à Zurich.

Avec le changement de propriété, les objectifs de l'entreprise évoluent: l'accent est mis sur la compétence de la main-d'oeuvre, la réorganisation du travail, la réduction des effectifs et la hausse des exigences à l'embauche. Alors que l'intégration de la petite entreprise à une transnationale soulevait de nouveaux enjeux, le syndicat a défendu la signature d'une convention collective de sept ans, qui intégrait une formation de base. Celle-ci, donnée chez Barry Callebaut depuis 1998, offre chaque printemps six cours de 21 heures en lecture, écriture et mathématiques.

Dans ce type de projet, il y a bien sûr de nombreux obstacles à surmonter: pour éviter de créer des programmes mal adaptés au terrain, l'une des étapes incontournables du processus est de préciser les besoins de formation. Dans le cas de la formation offerte chez Barry Callebaut, deux travailleurs ont ainsi été sélectionnés pour être formateurs à l'interne, en collaboration avec une personne-ressource de l'externe. Puisque ces formateurs ont l'avantage de bien connaître leurs collègues et les différentes tâches, ils sont en mesure de mieux comprendre les besoins de formation des participants.

Autres causes d'échec

D'autres causes d'échec de ce type de formation sont possibles: manque de volonté de l'employeur d'investir dans la formation de base au lieu de la formation à la tâche, manque de confiance, de motivation et de courage pour retourner sur les bancs de l'école de la part d'a-dultes qui ont souvent quitté l'école prématurément, car ils ne s'y sentaient pas à l'aise... «Parfois, la clé de la réussite peut être d'installer la formation près du milieu de travail, parfois même dans le milieu de travail, avec d'autres travailleurs de la même entreprise. Il faut penser à utiliser ces espaces pour leur permettre de suivre des cours», explique Denise Boucher.

D'autres étapes méritent de ne pas être négligées: selon elle, le fait d'intégrer les formations de base dans la convention collective est une initiative cruciale pour assurer la pérennité du projet, ainsi que la mise en place d'un comité paritaire, lieu de rencontre patronal-syndical qui permet de mieux piloter le projet et repérer les besoins.

La démarche, quant à elle, ne manque pas d'être couronnée de succès. Chez Barry Callebaut, la convention collective, signée en 1998 et renouvelée deux fois, est en vigueur jusqu'en 2014. Les effets bénéfiques ne se comptent pas: importance de l'acquisition des compétences de base, aussi bien pour l'amélioration de la flexibilité au travail que pour le développement individuel et la croissance personnelle, accès à des postes réguliers ou encore capacité d'aider ses enfants dans leurs devoirs. «Les entreprises qui ont décidé de faire des comités paritaires pour faire ce projet sont satisfaites et elles ont gagné en bout de course. Il faut aller de l'avant dans ces initiatives», affirme Denise Boucher. Selon elle, il s'agit bien d'un combat primordial. «L'alphabétisation est une responsabilité collective. Il faut former les salariés sur l'importance de la reconnaissance des compétences de base, pour que cela puisse devenir une demande du comité paritaire pour la convention collective.»

Mais, pour s'attaquer au problème en profondeur, il faut aussi pouvoir agir à tous les niveaux. «À Montréal, les problèmes d'alphabétisation se conjuguent avec la question de la francisation», explique-t-elle. Dans les deux cas, envisager le quotidien des travailleurs se révèle être une formule gagnante: par exemple, «le personnel de l'entretien ménager de la Place Ville-Marie est essentiellement composé de femmes immigrantes. L'une des actions positives et intelligentes a été de proposer une formation à la francisation et de le faire sur place, de louer un local dans la Place Ville-Marie. Pour des femmes immigrantes ne parlant pas français, des déplacements en métro dans des lieux qu'elles ne connaissent pas peuvent les décourager d'assister à la formation», souligne-t-elle.

Et, pour le long terme, c'est encore une fois en amont que tout se joue. Lors du 63e congrès de la CSN, la réflexion sur l'alphabétisation a ainsi laissé place au problème du décrochage scolaire: «Nous voulons nous attaquer aux déterminants socio-économiques qui influencent la réussite scolaire, et ce, dès la petite enfance», affirme-t-elle.

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Collaboratrice du Devoir