Les cégeps en pleine adaptation - « Montréal déborde ! »

Jean Beauchesne, président et directeur général de la Fédération des cégeps<br />
Photo: Source FCQ Jean Beauchesne, président et directeur général de la Fédération des cégeps

En 1970, Robert Bourassa cherchait à se faire élire comme premier ministre du Québec en faisant la promesse audacieuse de créer 100 000 emplois. Aujourd'hui, on prévoit que d'ici, cinq ans, 700 000 postes seront à pourvoir, notamment à la suite du départ à la retraite des baby-boomers. C'est dire que toutes les institutions qui forment la main-d'œuvre de demain s'activent à combler ce besoin pressant.

Les cégeps forment près de 80 000 jeunes aux techniques, en plus d'en préparer 85 000 autres à poursuivre leurs études à l'université.

Les cégeps sont toutefois confrontés à nombre d'embûches, parfois même paradoxales. Ainsi, alors que les collèges de la région de Montréal font face a un surcroît d'étudiants — ils rejettent de 700 à 900 candidatures chaque année —, ceux des régions éloignées souffrent de cruelles baisses de clientèle. En outre, les cégeps tentent de répondre aux besoins des entreprises et des adultes qui ont besoin de formation continue, mais se butent à un manque de souplesse et d'adaptabilité à cause du mode de fonctionnement qu'on leur impose.

Voilà ce que constate Jean Beauchesne, président et directeur général de la Fédération des cégeps, le rassemblement des 48 collèges publics du Québec. «Des 700 000 postes à pourvoir d'ici cinq ans, dit-il, on estime que de 100 000 à 125 000 techniciens seront requis, Il y a donc pour nous une pression importante de ce côté-là.»

4000 adultes en attente

Les cégeps peuvent répondre aux besoins de main-d'oeuvre de deux façons, de poursuivre M. Beauchesne. Il y a d'une part les jeunes étudiants qui obtiennent un diplôme d'études collégiales (DEC) de trois ans en technique et, d'autre part, les adultes qui retournent sur les bancs d'école afin d'acquérir une attestation d'études collégiales (AEC) ou pour rehausser certaines de leurs compétences.

Or, la formation continue des adultes se bute à un sous-financement chronique et à un manque de souplesse, poursuit Jean Beauchesne. «La nécessité de rehausser la qualification des adultes en emploi est un enjeu majeur pour nous, insiste-t-il. Le gros problème, c'est le financement de la formation continue. Actuellement, les cégeps disposent d'enveloppes "fermées", des montants forfaitaires qui, une fois épuisés, laissent des adultes sur des listes d'attente. Ces enveloppes "fermées" ne fluctuent pas en fonction des clientèles qui s'inscrivent dans nos programmes», déplore-t-il.

Ainsi, chaque année, il y aurait près de 4000 adultes en attente de formation et ce, uniquement pour les douze cégeps de Montréal, rapporte M. Beauchesne. «Problème majeur!», lance-t-il navré.

Migration vers Montréal

Quant à la formation des jeunes étudiants, les cégeps se trouvent confrontés aux conséquences de la dénatalité. «Nous prévoyons des pertes de 25 000 à 30 000 étudiants d'ici sept ans, due à la dénatalité», rapporte le p.-d.g. de la Fédération des cégeps. Cette baisse de clientèle représente 15 % de la population étudiante.

«Évidemment, ces baisses affectent davantage les cégeps en région éloignée, dit-il, ce qui nous interpelle beaucoup. Comment ces cégeps pourront-ils continuer de proposer une offre de formation de qualité si les masses critiques [d'étudiants] ne sont plus là?»

Paradoxalement, les cégeps de la région de Montréal font face à une vague d'étudiants. «L'île de Montréal déborde!», résume M. Beauchesne. Ce paradoxe s'explique du fait que nombre de jeunes en région désirent venir vivre à Montréal. «C'est dire qu'à cause de cette migration, la baisse démographique affecte moins Montréal et ses zones limitrophes que les régions. Néanmoins, ce phénomène nous cause des soucis puisqu'il nous faut accueillir ces populations qui nous arrivent.»

« Exclusivités nationales »

Pour contrer le dépeuplement des régions, les directions des cégeps préconisent la création de formations techniques réservées aux régions. «Nous appelons cela des "exclusivités nationales", explique Jean Beauchesne. Par exemple, on sait que l'éolien est très présent dans le Bas-Saint-Laurent alors qu'aux Îles-de-la-Madeleine, l'érosion des milieux fragiles offre la possibilité de formations techniques exclusives en ces domaines.»

Déjà, certains collèges offrent une douzaine d'«exclusivités nationales». Par exemple, le cégep de Saint-Félicien propose une technique de milieux naturels exclusive, alors que les techniques du journalisme ne sont enseignées qu'au cégep de Jonquière. «Si on prend le cas de jeunes qui veulent oeuvrer à la préservation de la nature, partir de Montréal pour eux afin d'aller étudier à Saint-Félicien n'est pas un enjeu!», relate Jean Beauchesne.

Il déplore cependant que certaines techniques très en demande sur le marché du travail soient pourtant ignorées par les jeunes. «Donnons l'exemple de la maintenance industrielle, dit-il. Nos jeunes imaginent qu'il s'agira pour eux de travailler dans des usines sales ou sur de vieilles machines... En réalité, il s'agit d'un domaine hautement technologique. C'est même un domaine drôlement intéressant puisque l'usine d'aujourd'hui doit être propre, bien organisée et technologiquement avancée. Hélas, à Rimouski, ce programme est en difficulté de recrutement alors que les entreprises s'arrachent les finissants!»

Belle jeunesse

Le p.-d.g. de la Fédération des cégeps se montre néanmoins optimiste quant aux 700 000 postes à pourvoir. «Nous avons affaire à une très belle jeunesse, dit-il, une jeunesse qui fait un tas de choses intéressantes... Les jeunes d'aujourd'hui sont très imaginatifs, très créatifs et autonomes en termes de nouvelles technologies... Tout cela nous place devant une variété de situations qui nous obligent à ajuster les services qu'on doit leur rendre. Mais le fait est que nos jeunes sont fort intéressés à se former comme citoyens et comme travailleurs de demain... ce qui met beaucoup de pression sur nous!»

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Collaborateur du DevoirI