Les grands débats – La culture générale, la grande oubliée?

Au cours des années 1980-90, on commença à évaluer certains fruits de la fameuse Révolution tranquille. Pour plusieurs, celle-ci avait conduit, à l’école, à une crise de la transmission. Les références classiques tendaient à disparaître. La maîtrise de la langue française aussi. <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Mychele Daniau Au cours des années 1980-90, on commença à évaluer certains fruits de la fameuse Révolution tranquille. Pour plusieurs, celle-ci avait conduit, à l’école, à une crise de la transmission. Les références classiques tendaient à disparaître. La maîtrise de la langue française aussi.

Certes, on parle encore aujourd'hui de culture générale lorsqu'il est question d'éducation. Un exemple récent: l'ex-ministre péquiste François Legault, dans son texte de la Coalition pour l'avenir du Québec, écrivait dans nos pages en février que «le système d'éducation que nous voulons pour le Québec doit avoir comme double objectif le développement d'une culture générale solide pour tous les citoyens et la formation d'une main-d'œuvre outillée». Mais le débat sur la culture générale, ce qu'elle représente, ce qu'elle devrait être, n'a rien de l'intensité qu'il a eue dans les années 1980 et 1990.

Au cours des années 1980-90, on commença à évaluer certains fruits de la fameuse Révolution tranquille. Pour plusieurs, celle-ci avait conduit, à l'école, à une crise de la transmission. Les références classiques tendaient à disparaître. La maîtrise de la langue française aussi.

Ce débat, qui connut ses moments les plus intenses au tournant des années 90, a conduit à la réforme du collégial par le gouvernement libéral, puis à la mise en place d'états généraux de l'éducation par le gouvernement péquiste et, enfin, à la réforme de l'éducation rebaptisée depuis «renouveau pédagogique».

Une crise occidentale

Dans les années 1980, le débat, il faut le dire, n'était pas que québécois, mais occidental. En 1987 paraît un livre qui eut l'effet d'un accélérant sur un débat qui, telles des cendres, couvait: L'âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale (en traduction chez Guérin), d'Allan Bloom.

Adoptant un ton polémique, le philosophe s'y moquait par exemple de la mode du mot litteracy, comme dans «alphabétisation informatique», selon le titre de cours que l'on commençait à donner pour initier les élèves au fonctionnement des ordinateurs: «Il serait peut-être plus raisonnable de promouvoir un cours d'alphabétisation de l'alphabétisé, dans la mesure où l'on constate actuellement que la plupart des bacheliers éprouvent de la difficulté à lire et écrire.»

Au reste, estimant que l'école, mais surtout l'université, était malade, il soutenait que «la seule solution sérieuse» en était une que «tout le monde» rejetait énergiquement, à savoir «un retour aux Grands Livres anciens». Selon lui, pour acquérir une culture générale, «il faut lire certains textes classiques de valeur reconnue: il faut les "lire" tout simplement, leur laisser le soin de dicter les questions et la méthode pour les aborder, ne pas les obliger à entrer dans les catégories que nous avons artificiellement fabriquées, ne pas les traiter comme des productions historiques, essayer de les lire comme leurs auteurs voulaient qu'on les lise».

Deux ans plus tard, en 1989, le succès du film Dead Poets Society semblait illustrer et traduire cette volonté de retisser le fil culturel que les révolutions pédagogiques avaient rompu dans les années 1960 et 1970.

Au Québec, c'est le professeur de littérature à l'Université de Montréal et essayiste Jean Larose qui a mené le débat et le combat. En mai 1991, en conférence devant les professeurs de français du collégial réunis en congrès, il provoqua des réactions contrastées.

Larose attaquait la «pédagogie du vécu» qui rejetait les grandes oeuvres sous prétexte qu'elles ne parlaient pas directement à la réalité des jeunes. «Pourquoi consacrer des cours à des oeuvres aussi faciles que la bande dessinée, la science-fiction, les films d'horreur ou les romans Arlequin, qui ne sont jamais que des remakes très dégradés de grandes oeuvres littéraires, et laisser les étudiants croire qu'il y a quelque chose de profond dans la bande dessinée?»

À ses yeux, le rôle des professeurs serait plutôt d'aller «contre la culture médiatique» et d'apprendre aux étudiants à «déjouer les marchands d'images». L'autre erreur qu'il désignait était le «créationnisme». Pas celui qui s'oppose aux thèses de Darwin mais bien celui qui conduit les professeurs à demander aux étudiants de «créer», alors qu'ils n'ont encore ni l'expérience ni les connaissances suffisantes pour le faire. En lieu et place de ce créationnisme, la culture humaniste s'emploie à faire «reconnaître l'antériorité et la supériorité, à tous les points de vue, des oeuvres littéraires sur les marchandises médiatiques».

En 1954, dans La Crise de l'éducation, Hannah Arendt écrivait: «C'est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice.» Comme en écho, en 1991, Larose lançait à son parterre de professeurs: «Les grands hommes qui ont fait la Révolution française, ceux qui ont écrit la Constitution américaine, ceux qui ont déclenché la Révolution tranquille au Québec, ceux même qui ont rédigé le rapport Parent avaient-ils suivi des cours de création pour devenir de si grands innovateurs? Ils avaient reçu une éducation humaniste.»

Une révolution inachevée?

Toujours en 1991, un autre professeur, qui venait de prendre sa retraite du collégial, Paul-Émile Roy, sautait dans la mêlée. Son livre, Une révolution avortée, l'enseignement au Québec depuis 1960 (Méridien), avait aussi fait des vagues. «Le recul de la maîtrise de la langue est dû au recul de la culture générale», affirmait-il. Il déplorait que, depuis le milieu des années 1960, «on a balayé du revers de la main, avec une inconscience têtue, des acquis pédagogiques centenaires».

Selon lui, la nouvelle école avait décidé que les jeunes, ayant tellement changé, n'avaient donc «rien à voir avec l'histoire» et que «la connaissance du passé leur était inutile»; que «les humanités étaient obsolètes, que les classiques n'intéressaient plus les jeunes, que les grands témoins de la tradition occidentale ne leur apportaient rien».

Un retour en arrière?

Les critiques ne tardèrent pas. On reprocha aux Larose et Roy de souhaiter un retour en arrière, au cours classique. «On sait bien que les grandes oeuvres classiques peuvent ouvrir l'esprit aux profondes questions qui ont toujours hanté l'humanité; en revanche, mal enseignées, elles deviennent insipides et du temps perdu», rétorquait en 1992 Clermont Gauthier, professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval.

M. Gauthier soutenait qu'il ne fallait pas choisir entre «Cicéron et Nintendo», mais bien tenter de les conjuguer. «C'est par le biais du Nintendo que mon garçon a [été conduit à lire] avec passion sur la mythologie grecque», ajoutait-il, estimant que ce n'était pas tant tel élément d'un programme qui comptait que «la manière dont on le traite pour qu'il serve à alimenter la pensée».

Pour Jean Larose, toutefois, il ne s'agissait pas de revenir au cours classique d'antan. Ceux qui avaient cette nostalgie avaient oublié, écrivait-il, «que la grande tradition humaniste y était accommodée, normalisée, étouffée, d'une autre manière que maintenant, mais bel et bien».

Vingt ans plus tard

Dans leur exposé de la situation, les responsables des états généraux sur l'éducation, en 1996, ont fait écho à ce débat: «Beaucoup de personnes, dont les jeunes eux-mêmes, sont d'avis qu'il faudrait améliorer la culture générale des jeunes Québécois. Les étudiants déplorent la faiblesse de leur formation en sciences humaines, faiblesse qui les empêche de comprendre la politique, l'économie, voire l'actualité.»

Mais, dans les faits, comment mesurer le degré de culture générale? Les auteurs qui soutiennent que ce niveau baisse ont rarement une réponse très empirique à la question.

Un professeur au collégial, philosophe et chercheur, Florian Péloquin, a tenté depuis la fin des années 1990 de l'estimer. L'affaire a été assez complexe puisqu'il fallait s'entendre sur une définition de la culture générale.

Après plusieurs tentatives, il a proposé celle-ci: il s'agirait d'«un réseau de connaissances» qu'un élève «s'est construit à partir de ce qui, selon ses professeurs, est digne d'être reconnu dans les arts et les lettres, dans les savoirs scientifiques et techniques et parmi les événements d'hier et d'aujourd'hui».

À partir d'un test, il a tiré en 2002 différentes conclusions, notamment que «la mesure que nous avons prise de la culture générale des élèves qui entrent au collégial indique qu'ils ont d'importantes lacunes, notamment en histoire».

Notons qu'à l'université de petits programmes visant à compenser un manque de culture générale — inspirés des liberal arts des réseaux anglophones, notamment Concordia — ont été créés dans au moins deux établissements francophones au cours de la dernière décennie. À l'UQAM, il s'agit de la majeure en histoire, culture et société, et à l'Université Laval, du certificat sur les oeuvres marquantes de la culture occidentale.
6 commentaires
  • Claude Jean - Inscrit 30 avril 2011 07 h 11

    Citation sur la culture

    La culture, ce n'est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné.

    [Jean Vilar]

  • Yvan Dutil - Inscrit 30 avril 2011 08 h 24

    La culture générale pour qui?

    Oui, on doit améliorer la culture générale. Cependant, il faut déjà en avoir un minimum pour juger de sa valeur. Les employeurs ne veulent rien savoir des généralistes, il veulent uniquement des spécialistes de leur problème spécifique. Ce n'est pas plus chez les intellectualeux en provenance des facultés de sciences humaines que l'on retrouve une culture générale valable pour les défis du XXIe siècle. En effet, qu'on le veuillent ou non 90% de la culture humaine est scientifique et technique. Or, ces champs de cultures sont complétement évacués dans la définition classique de la culture.

    Alors, il reste quoi ou qui? Les physiciens, ces bibites bizarres qui trouvent leur place nulle part mais dont la formation et la culture de leur milieu est tout ce qui a de plus générale?

    Dans la pratique, il est socialement plus utile de connaître les joueurs de hockey et les participants à des émission de téléréalité.

  • Florian Péloquin - Inscrit 30 avril 2011 11 h 51

    Contribution de Monsieur André Baril

    La recherche sur la culture générale des jeunes à l'entrée au collégial dont il est question dans l'article de Monsieur Robitaille a été réalisée en collaboration avec Monsieur André Baril, professeur de philosophie au collégial.

  • Jacques Morissette - Inscrit 30 avril 2011 14 h 17

    Les grandes oeuvres dont parlait Jean Larose, en mai 1991.

    Quant à moi, Jean Larose avait peut-être raison d'attaquer la ««pédagogie du vécu» qui rejetait les grandes oeuvres sous prétexte qu'elles ne parlaient pas directement à la réalité des jeunes.»

    Mes questions sont les suivantes: Les grandes oeuvres parlent peut-être à la réalité des jeunes, sauf que les jeunes sont possiblement sourd à ce qu'elles en disent? Un certain manque de culture peut aussi être synonyme de blocage? On ne naît pas avec la culture qui, au fond, est une conquête de tous les instants.

  • cpoulin - Abonné 30 avril 2011 17 h 14

    Ce débat a été fait

    Ce débat a déjà été fait et les idées d'Allan Bloom, de Jean Larose et des autres, ont été complètement rejetées ici pour des raisons multiples et complexes. Il faudrait en faire l'examen, mais l'énergie, le courage, la détermination nous manquent. Une affaire sans doute liée à cette grande fatigue culturelle qui est la nôtre. La tâche reviendra aux historiens le jour où ils auront à expliquer notre dérive vers ce monde nouveau. Un monde où l'école a fait le choix d'enseigner le savoir-vivre pour réussir à passer en douceur l'épreuve des derniers moments d'une sorte de fin de l'Histoire. Claude Poulin Québec