La recherche universitaire au Québec - «Les chercheurs ont plus à offrir que l'industrie»

Isabelle Binggeli Collaboration spéciale

Dans une optique de rentabilité, les chercheurs sont souvent contraints de répondre aux besoins immédiats de l'industrie plutôt que de se pencher sur les enjeux essentiels de la société de demain. Quel est l'état de la recherche universitaire dans la province? Sujet complexe s'il en est un, certains enjeux méritent qu'on s'y attarde. Portrait de la situation avec Max Roy, président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU).

D'entrée de jeu, M. Roy fait remarquer que, malgré une recherche universitaire dynamique et bien établie au Québec, une logique utilitariste de plus en plus marquée façonne la croissance du milieu. Cela s'illustre notamment par les programmes de subventions qui tendent à favoriser des domaines de recherche plus propices au développement économique. «Une tendance lourde, qui s'est amorcée dans le milieu des années 90 et qui s'est accélérée depuis une décennie, démontre que les organismes subventionnaires font pencher la balance du côté de la recherche appliquée plutôt que celui de la recherche fondamentale, souligne-t-il. Par exemple, la technologie et l'innovation sont ainsi mises de l'avant car elles sont davantage perçues comme des générateurs de productivité et de rentabilité.»

Le monde des affaires et le monde de l'éducation sont liés

La Stratégie québécoise de la recherche et de l'innovation (SQRI), mise sur pied par le gouvernement en 2007, est un exemple de cette volonté accrue de faire du milieu de la recherche un partenaire du développement économique. Un des axes d'intervention de la deuxième phase de la SQRI (2010-2013) met d'ailleurs l'accent sur l'innovation pour accroître la productivité et la compétitivité de l'économie du Québec. «La stratégie favorise le maintien et le renforcement des liens entre les chercheurs et les entreprises pour assurer un meilleur échange d'idées et de savoirs, afin de développer des produits et des services qui trouveront preneur sur le marché.» Le gouvernement entend ainsi augmenter le nombre de collaborations entre les universités et les entreprises de 10 % par rapport à la moyenne annuelle, qui était de 6000 collaborations observées au cours des dernières années.

C'est justement cette proximité entre les besoins de l'industrie et les connaissances des chercheurs qui fait tiquer M. Roy. «Pour certains décideurs politiques, la recherche universitaire devient un moyen de lier le monde des affaires et le monde de l'éducation. Je ne dis pas qu'un tel partenariat est mauvais, loin de là. Il peut s'avérer des plus positifs. Par contre, l'essence même de la recherche est dénaturée lorsque la valeur économique l'emporte sur la valeur académique.»

Action et réaction

Dans une optique de rentabilité, les chercheurs sont souvent contraints de répondre aux besoins immédiats de l'industrie plutôt que de se pencher sur ce qui servira la société dans dix, quinze, vingt ans. «Même en sciences de la santé, les gens se plaignent du fait qu'ils doivent passer le plus clair de leur temps à satisfaire aux exigences des sociétés pharmaceutiques qui soutiennent en grande partie leurs programmes de recherche. De plus, ils disent prendre du retard sur des problématiques autrement plus importantes par rapport aux unités libres de leurs cibles d'études.»

C'est d'ailleurs un des points qu'a soulevés Andrée Lajoie, professeure émérite à la Faculté de droit de l'Université de Montréal, dans une étude sur les subventions publiques accordées à la recherche en sciences humaines et sociales au Québec. Elle y dénonce notamment la diminution des subventions accordées à la recherche libre où une totale autonomie est laissée au chercheur quant à son sujet et à sa manière de procéder. Alors que ce type de travail était entièrement subventionné jusque dans les années 70, il ne recevait plus en 2005 que 30 % de l'ensemble des subventions, cette part provenant en totalité du gouvernement fédéral.

Domaines en perte de vitesse

Certains domaines, moins assujettis à la notion de rentabilité, se voient par ailleurs désavantagés par les programmes et politiques en cours. Selon M. Roy, le système actuel risque de faire diminuer le nombre de chercheurs dans les milieux des sciences sociales et humaines, des arts et des lettres, au profit de sphères de recherche plus reconnues. Même les étudiants dans ces secteurs fragilisés préfèrent souvent rejoindre le marché du travail plutôt que de poursuivre leur carrière en recherche universitaire.

Ce que souhaite en premier lieu le président de la FQPPU, c'est une plus grande autonomie pour les chercheurs québécois. «Ils ont bien plus à offrir que le milieu de l'industrie. Ils ont des connaissances et une expérience qu'on ne peut pas nier; ce sont eux qui savent circonscrire et attaquer de front les problématiques auxquelles la société devra faire face. Malheureusement, une démarche utilitariste telle que préconisée aujourd'hui discrédite en partie le travail et l'expertise des chercheurs.»

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Collaboratrice du Devoir