Plaidoyer pour le libre-choix de la langue d'enseignement au cégep

Québec — Dans un avis rendu public hier, le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) recommande de maintenir le libre-choix de la langue d'enseignement au cégep, jugeant qu'il existe une limite aux contraintes que l'État peut imposer pour défendre le français au Québec.

Le président du CSLF, Conrad Ouellon, croit même que d'empêcher les francophones et les allophones de fréquenter le cégep en anglais peut conduire à «un effet de ressac prévisible» et à «un ressentiment envers le français».

«Pour le Conseil, à un moment donné, il y a une limite à la contrainte législative et un bon jour, il faut en arriver à ce que les gens choisissent de vivre en français dans une société dont la particularité est clairement fondée sur le fait que c'est le français qui est à sa source», a affirmé Conrad Ouellon en conférence de presse.

Dans cet avis de 34 pages sur la langue d'enseignement au cégep, avis que les membres du Conseil ont approuvé à l'unanimité, l'organisme reprend les données connues sur la fréquentation des cégeps anglais tout comme les résultats de certaines études, dont L'Enquête sur les comportements linguistiques des étudiants du collégial réalisée en 2010 par l'Institut de recherche sur le français en Amérique (IRFA) pour le compte de la CSQ.

Pourquoi changer le système?

D'entrée de jeu, le CSLF signale dans son rapport que seulement 5 % des francophones s'inscrivent au cégep anglais, un phénomène qui serait stable depuis 1998. Les allophones, quant à eux, sont plus nombreux à choisir le cégep français qu'il y a dix ans: 43,8 % en 1998, contre 64,2 % en 2009. Depuis trois ans, il s'agit d'une croissance de trois points de pourcentage par an, a précisé le président du CSLF. «Ça me semble un mouvement intéressant. Je ne vois pas pourquoi on modifierait un système qui semble fonctionner à l'heure actuelle», a-t-il dit.

Les changements apportés à la sélection des immigrants ou encore les effets de la loi 101 sur la francisation des immigrants pourraient expliquer cette progression, croit M. Ouellon.

«Les progrès quant à la francisation des élèves allophones, dont la grande majorité doit fréquenter l'école française, sont unanimement reconnus», affirme le CSLF. En outre, les étudiants anglophones ont aujourd'hui une bonne connaissance du français. «Il en découle que la très grande majorité des nouveaux inscrits à l'enseignement collégial connaissent déjà, à divers degrés, la langue commune», écrit le Conseil.

Pas d'anglicisation

Pour Conrad Ouellon, la fréquentation du cégep anglais par des francophones et des allophones ne mène pas à leur anglicisation. «Je vois mal comment le simple fait de passer deux ans dans un cégep anglais annulerait tous les efforts de francisation faits dans les années antérieures», juge-t-il.

C'est la place du français dans le marché du travail qui détermine les choix linguistiques, a soutenu Conrad Conrad, qui a cité un avis du CSLF de 2004. «Il y a beaucoup d'illusion à penser que le marché du travail est plus anglais que français à Montréal», a-t-il fait remarquer.

Il faut voir Montréal de façon «plus positive», a affirmé M. Ouellon au Devoir. «C'est le "fun" à Montréal. C'est une société créative qui a toutes sortes de qualités et un bon jour, il va falloir s'apercevoir que c'est à cause du français que c'est de même.»

Le CSLF ne prône pas le statu quo, insiste-t-il, puisqu'en plus de préconiser le libre-choix au cégep, il fait quatre autres recommandations. Les exigences des cégeps anglais quant à la compétence en français doivent être relevées. «On leur rappelle que le français, ce n'est pas juste une langue seconde», a dit Conrad Ouellon.

De leur côté, les cégeps français doivent rendre leurs programmes plus attractifs, notamment dans le secteur professionnel, pour les étudiants anglophones. Ils doivent également mettre en place des mesures pour soutenir les étudiants anglophones et allophones qui éprouveraient des difficultés en français.

Pour la ministre responsable de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, le Parti québécois est isolé et doit abandonner sa «position radicale» d'assujettir le cégep à la loi 101.

«Décevant»

Au Parti québécois, le député de Borduas et porte-parole en matière de langue, Pierre Curzi, juge le rapport «décevant» parce qu'il ne tient pas compte, notamment, des données du recensement de 2006 et de l'étude de Robert Maheu qui établit un lien entre la fréquentation du cégep anglais et l'usage de l'anglais au travail.

Quant au député de Mercier, Amir Khadir, de Québec solidaire, il croit que le PQ fait fausse route. «Le choix du cégep est un symptôme», a-t-il fait valoir. La cristallisation de la langue survient avant, au secondaire, à cause de parents qui travaillent en anglais.
15 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 6 avril 2011 08 h 16

    Des limites, quelles limites?

    Il me semble que d' utiliser un tel argument est complètement arbitraire.

    Si le CSLF craindrait «un ressentiment envers le français» si le libre-choix de la langue était abandonné, il ne semble pas craindre un ressac contre eux à cause de l'arbitraire des arguments qu'ils utilisent.

    Et c'est pourtant ce qu'il risque de se produire.

    Au lieu d'apaiser le débat en adoptant des recommandations claires, précises et bien fondées, je crains qu'au contraire ses positions ne l'envénime ce débat.

    Le CSLF est-il au service de la population québécoise ou est-il au service du gouvernement Charest? La question se pose.

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 6 avril 2011 08 h 20

    Les employeurs non-soumis à la loi 101

    Si la langue de travail est le français, nos étudiants seront motivés à étudier en français.
    Actuellement, il y a des centaines de milliers de travailleurs québécois qui ne sont pas assujettis à la loi 101 car ils relèvent d'Ottawa. Messieurs Harper, Ignatieff, Layton pourquoi ne pas abolir ce privilège et soumettre ces travailleurs, comme tous les autres au Québec, à l'exigence de la loi 101?...Non? Pourtant vous dites que nous formons une nation et que nous avons le droit de protéger notre culture. Les paroles, c'est beau. Mais il faut aussi passer aux actes.

  • André Michaud - Inscrit 6 avril 2011 08 h 50

    En effet..

    En effet, il y a des limites à brimer la liberté de choix des citoyens..

    L'immersion au primaire devrait être plus efficace que les ridicules cours d'anglais actuels, et les jeunes ne seront plus OBLIGÉS d'aller au CEGEP anglo pour devenir bilingue... Il faut rendre les cours d'anglais EFFICACES, pas brimer les droits des citoyens pour cammoufler l'incompétence du MELS...

  • Jacques Lafond - Inscrit 6 avril 2011 08 h 55

    C'est qui ces gens ?

    Conseil supérieur de la langue française ? C'est quoi cette affaire. Ils sortent d’où ces gens ? Franchement, j'en ai marre de ces associations bidon qui fonctionne à gros budget payé par le gouvernement et qui ne foutte strictement rien.

    Et Amir Khadr, il se mêle de quoi celui là ?

    La ‘’minorité’’ anglophone du Québec n’est pas seulement la minorité la mieux traité au monde, elle est en fait mieux traité que la ‘’majorité’’ francophone.

    Y a tu des limites, où quoi ?

    lafond.overtime@gmail.com

  • Bernard Dupuis - Abonné 6 avril 2011 09 h 31

    Le français a-t-il un avenir?

    Il me semble que la prochaine question que les Québécois auront à se poser d'ici quelques années sera la même que celle que se posaient les francophones hors Québec il y a 40 ans: cela vaut-il la peine de continuer à s'éduquer en français?

    Hier, j'assistais à une conférence dans un cégep francophone. La salle était remplie, au moins pour la moitié, de personnes d'origine immigrante. Ces personnes s'exprimaient dans un français ni meilleur, ni pire que celui des jeunes Québécois ordinaires. On sentait chez eux un attachement authentique envers la langue française qu'ils considèrent comme étant bel et bien leur langue. Le plus frappant, c'est qu'ils exprimaient une certaine inquiétude, bien marquée, relativement à l'avenir du français au Québec. Mais pourquoi manifestaient-ils une telle inquiétude? Comme moi, c'est comme s'ils sentaient venir quelque chose...

    Bernard Dupuis, Berthierville