La présence des professeurs à l'école - Les 40 heures de l'équité

Pendant toute l'année scolaire, à divers degrés, ce sont les enfants qui ont fait les frais des tractations amorcées.
Photo: Pendant toute l'année scolaire, à divers degrés, ce sont les enfants qui ont fait les frais des tractations amorcées.

L'entente salariale avec Québec a été acceptée par les deux tiers des enseignants; qu'en restera-t-il pour les enfants, dans la classe? Après un an de négociations ponctuées d'importants moyens de pression de la part des enseignants, une entente est enfin conclue entre Québec et ses enseignants du primaire et du secondaire. Ouf!, souffle-t-on de toute part. Si les deux parties ont une vision différente des gains qu'elles ont réalisés, un groupe important semble avoir été négligé tout au long de ce bras de fer... Et les enfants, dans tout ça?

Pendant toute l'année scolaire, à divers degrés, ce sont les enfants qui ont fait les frais des tractations amorcées il y a plus d'un an entre le gouvernement et leurs enseignants. Congé de devoirs, grève illégale, boycottage des sorties et de la formation liée à la réforme, journée de surveillance en lieu et place d'une journée d'enseignement, report des bulletins: les élèves ont encaissé les coups pour ces moyens de pression jugés nécessaires par les syndicats d'enseignants afin de démontrer au gouvernement le sérieux de leurs revendications.

Mais maintenant que l'entente sur l'équité salariale a été acceptée par les deux tiers des enseignants, que restera-t-il de cette entente dans la classe? Les élèves y verront-ils une différence? Québec bombe le torse en soulignant l'importance d'avoir redonné à des enseignants qui le méritaient une dose de reconnaissance et de les voir ressortir de cette joute avec cinq heures supplémentaires de présence obligatoire à l'école. Les syndicats se targuent d'avoir convaincu leur vis-à-vis de la lourdeur de leur tâche mais voient justement un «irritant» dans ces cinq heures de plus.

Et les élèves, monsieur le ministre? «Je crois beaucoup au professionnalisme des enseignants», répondait cette semaine Sylvain Simard en entrevue au Devoir à ce sujet. «Je crois que ce temps de présence à l'école va créer une forte incitation à la participation à la vie éducative de l'école», même si personne ne les «force à le faire».

Bonne question!

Et les enfants, madame la présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement? «Bonne question!, rétorquait jeudi Johanne Fortier lorsque interrogée à ce sujet. «Que peut-on dire?... Écoutez... C'est une plus grande présence [des profs] systématique à l'école», lance-t-elle, visiblement embêtée, ajoutant plus tard que «personne ne peut forcer les enseignants à faire autre chose que du travail personnel de ces cinq heures».

En vertu de l'entente nationale, ce sont actuellement 27 heures par semaine de temps de présence à l'école que doivent faire les enseignants, heures auxquelles on ajoute du travail à la maison pour atteindre les fameuses et désormais célèbres «40 heures de l'équité». À compter de 2003-04, les enseignants seront obligés de passer 32 heures par semaine à l'école (voir tableau). Cette somme englobe le temps d'enseignement (passé en classe), la tâche éducative (encadrement, aide aux devoirs, activités parascolaires, réunions avec les parents, etc.) et la tâche globale (correction, recherche, travail personnel, etc.).

Soulagé d'avoir terminé cette négociation avec ses profs, le ministre Simard n'a toutefois aucune prise additionnelle sur le temps d'enseignement, bien évidemment, mais surtout sur la tâche éducative, que Québec aurait bien voulu revamper au départ.

Dans son plus récent bulletin d'information syndicale, le Syndicat de l'enseignement de la région de Laval, celui dont les membres ont rejeté le plus fortement l'entente de principe (92 % contre), évoque clairement l'une des idées les plus véhiculées autour de ces cinq heures supplémentaires à l'école.

«Certains disent que c'est une coquille vide, que les directions d'école ne pourront pas avoir de contrôle sur ces cinq heures additionnelles de présence», écrit la présidente Ghislaine Raymond dans Le Fer de lance, paru le 10 juin dernier. «À Laval, nous ne pouvons adhérer à ce point de vue. Le gouvernement ne peut avoir écrit et dit depuis plus d'un an qu'il voulait que les enseignants soient plus longtemps en soutien aux élèves (aide aux devoirs, activités parascolaires... ) pour que les 32 heures soient sans conséquence.»

D'autres syndicats ont exprimé leur colère devant ce règlement, même choqués que la Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE) et sa mère, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), aient troqué une reconnaissance de la tâche des enseignants à 100 % contre une augmentation du temps de présence à l'école.

En dehors de ces chamailleries et interprétations multiples, l'entente sur l'équité salariale aux mille et un visages soulève quelques paradoxes. À propos de la tâche des enseignants, dont on discute depuis plus d'un an, divers scénarios ont été lancés dans l'arène: si le ministère de l'Éducation a brandi une enquête démontrant que les profs travaillaient en réalité 35 heures par semaine, c'est finalement sur la base de l'enquête des enseignants, dont le total approchait plutôt les 40 heures par semaine, que les négociations se sont bâties.

Si plusieurs syndicats d'enseignants n'ont pas semblé ébranlés par l'ajout des cinq heures hebdomadaires (à preuve, 65 % des 21 000 enseignants qui se sont prononcés ont donné leur aval au règlement), c'est que, dans bien des cas, «ça ne changera rien». «On les fait déjà, ces 32 heures! Rappelez-vous que notre enquête démontre que nous travaillons 40 heures par semaine», a rappelé Johanne Fortier, présidente de la FSE.

Le ministre de l'Éducation souscrit à cette philosophie, louant le «grand professionnalisme» des enseignants. Cependant, confronté à cet apparent paradoxe — s'ils font déjà 32 heures, que diable cette entente changera-t-elle? —, il avance: «Je ne pense pas que tous faisaient les 32 heures, explique Sylvain Simard. Vous savez, pendant toute cette période, le ministère lui-même avait une autre évaluation du temps de présence, qui donnait 35 heures par semaine.»

Les savants calculs du MEQ et des négociateurs qui ont mené le bal avec les enseignants permettent en effet de dire que si 80 % des enseignants du primaire faisaient en réalité plus de 32 heures, ce pourcentage chute à 55 % au secondaire.

L'une des dispositions de cette entente prévoit, sans qu'on en ait fait grand bruit, que les syndicats et les commissions scolaires ne pourront plus signer d'arrangements locaux permettant de réduire les 27 heures de présence obligatoire, ce qui fait actuellement partie des moeurs. «C'est un gain formidable, ça, poursuit le ministre. On l'a arraché, il n'y a plus de possibilité de temps de présence de moins de 32 heures par semaine à l'école. Dans la réalité de tous les jours, dans des centaines d'écoles au Québec, ça représente une différence très sensible.»

Au Québec, 19 des 61 commissions scolaires ont recours à cet outil d'arrangement local que prévoyait la convention actuelle pour diminuer le nombre d'heures de temps de présence à l'école, le réduisant parfois aux seules heures prévues par le temps d'enseignement et la tâche éducative (24 heures au primaire, 20 heures au secondaire).

À la commission scolaire des Bois-Francs, on utilise par exemple cette disposition particulière dans le cadre de l'entente locale avec le syndicat depuis des années, et l'outil a été reconduit en 2000, lors des dernières retouches à la convention. «Chez nous, il n'y a pas de temps de présence obligatoire à l'école au delà de la tâche éducative», explique François Labbé, directeur des ressources humaines. Une direction d'école ne peut donc obliger un enseignant à rester à l'école au delà de 24 heures au primaire et de 20 heures au secondaire.

L'entente qui sera conclue formellement à la prochaine rentrée scolaire devrait éliminer cette disposition et changer grandement les habitudes, particulièrement au secondaire, où les enseignants augmenteront soudain leur présence à l'école de 12 heures par semaine!

«C'est un grand changement, en effet», explique M. Labbé, qui croit à une implantation en douceur pour ne brusquer personne. «Dans le cadre de la réforme, ce sera du temps de présence très précieux pour le travail en équipe, les rencontres de planification. C'est un gain important pour nous.»

Le gouvernement s'engage aussi à mettre 256 millions de plus par année dans la cagnotte pour payer ses professeurs, ce qui correspond à un redressement salarial moyen de 6 %. Cette contrepartie de cinq heures additionnelles à l'école, qui hérisse certains syndicats, sera peut-être mieux définie lors de la prochaine négociation de la convention collective nationale. Une façon de dire... à la prochaine!

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