Régions et territoires - Habiter, et non «occuper», le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie

Thierry Haroun Collaboration spéciale
La Chaire de recherche du Canada en développement régional et territorial est située à Rimouski.<br />
Photo: Marie-Josée Fortin La Chaire de recherche du Canada en développement régional et territorial est située à Rimouski.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Paysages, territoires, acceptabilité sociale, développement durable, filière éolienne et mouvance démographique sont autant de sujets qui s'entrecroisent au sein de la Chaire de recherche du Canada en développement régional et territorial que dirige Marie-José Fortin. Survol et conversation.

Ancrés dans le paradigme territorial du développement, les travaux conduits par une chaire de recherche fondée à l'Université du Québec à Rimouski en 2007 portent sur les dynamiques sociales entourant l'aménagement et le développement des localités et des régions. «Une attention particulière, note-t-on dans la documentation officielle, est donnée aux interactions et aux pratiques des acteurs qui orientent les trajectoires de développement, de même qu'aux conséquences de leurs décisions sur la qualité des territoires habités. Le problème des disparités entre les régions, fondateur en science régionale et en développement, est alors réinterprété sous l'angle des inégalités économiques, sociales et environnementales.»

Les objectifs généraux de la recherche se déclinent ainsi: mieux comprendre les enjeux et les problèmes auxquels les régions sont confrontées dans l'économie du savoir mondialisée, améliorer la connaissance des facteurs déterminants des dynamiques de développement et proposer des réflexions critiques pour améliorer les instruments de planification et d'aménagement ainsi que les politiques publiques de développement régional.

Sur le plan strictement sémantique, Marie-José Fortin précise, en référence au nom de sa chaire de recherche, que la notion de «développement régional» renvoie à un champ d'étude pensé et modelé par des économistes américains il y a belle lurette. Tandis que le mot «territorial» a été «développé ici au Québec et principalement à l'UQAR, qui en est le foyer». Quand on la confronte à la notion d'«occupation du territoire», consacrée par Québec dans l'un de ses ministères, soit le ministère des Affaires municipales, des Régions et de l'Occupation du territoire (MAMROT), elle y apporte un bémol.

«Écoutez, la notion d'"occupation du territoire", ça fait trop militaire. Je préfère parler d'"habiter'' le territoire, puisque le mot "habiter'' couvre beaucoup plus large. Il renvoie au vécu, à l'histoire et à la présence des gens sur un territoire. Il y a une mouvance démographique qu'il faut prendre en compte. Tenez, parlons justement de la Gaspésie, une région qui profite présentement d'une croissance démographique, alors que pendant des décennies cette région a été en déclin. On sent qu'il y a des mouvements de population au Québec. Les gens redécouvrent leur pays et ses paysages et veulent y vivre, avec tout ce que cela implique sur le plan identitaire, sous le grand chapeau de la qualité de vie!»

C'est cette passion, cette fougue, ce besoin de partager son amour pour les régions que Mme Fortin a transmis tout au long de cette entrevue.

Premier axe

Concrètement, la Chaire de recherche du Canada en développement régional et territorial a mobilisé à ce jour près d'une vingtaine de personnes (professeurs et étudiants) dans le cadre de ses travaux, principalement dans le secteur éolien. Elle comporte trois axes de recherche. Le premier axe concerne l'aménagement des territoires, leurs ressources et leurs dynamiques sociales. On note deux recherches qui ont été conduites dans le secteur éolien. La première est intitulée Le développement durable à l'épreuve des paysages d'Éole. Analyse de contestations sociales autour de parcs d'éoliennes: étude de cas (Finistère, France) et étude comparative en Europe et au Québec. L'autre étude est intitulée Des installations éoliennes socialement acceptables: élaboration et évaluation d'un modèle.

Cet axe de recherche invite à concevoir l'aménagement des territoires comme un enjeu de première importance pour le développement des régions. «Vous savez, au moment où j'ai commencé à m'intéresser au secteur éolien, je me suis mise à faire des comparaisons avec le modèle français. Dans les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, en 2006, il n'y avait pas de critiques, de contestations, ou si peu, quant à l'érection des parcs d'éoliennes. Tandis qu'en France on criait au loup pour des parcs d'à peine trois à huit éoliennes, gros maximum. Au Québec, on parlait alors de parcs avec 30, 40 et 50 éoliennes, et aujourd'hui on est rendu à 150 éoliennes, mais depuis le vent a tourné» et les contestations citoyennes se font de plus en plus sentir, rappelle-t-elle.

Deuxième axe

Le deuxième axe de recherche s'intitule «Projets de développement, planification et participation». Ce volet, qui s'inscrit dans la continuité du premier axe de recherche, cible cette fois le problème de l'articulation entre aménagement et développement, qui constitue, depuis des décennies, un défi soutenu de la planification. «L'idée ici, ajoute Mme Fortin, est de se demander comment introduire les principes de la planification et les pratiques de gouvernance. Historiquement, on a travaillé avec des schémas d'aménagement et des plans d'urbanisme, mais on a noté un problème d'intégration au paysage. Je travaille justement sur ce type de chantier à l'échelle du secteur éolien.»

Exemple? «On a conduit à l'été 2009 une enquête auprès de 400 touristes en Gaspésie, avec un suivi qui s'est fait plusieurs mois plus tard afin de connaître leur perception de la Gaspésie en général. Ils en gardent une belle image et il ne semble pas que le fait de voir des éoliennes dans le paysage en général soit forcément négatif. Ils ont par contre porté un regard plus critique sur la région de Matane et ses environs, où il y a quatre parcs d'éoliennes (Baie-des-Sables et Saint-Ulric, notamment), en raison de la concentration de ces parcs. Les touristes estiment que ces parcs sont bien moins intégrés au paysage.»

Des observations qu'il faut prendre en compte pour mieux envisager l'avenir. «Ce n'est pas sans intérêt tout cela, quand on sait qu'il y aura en Gaspésie beaucoup plus de parcs au cours des prochaines années. On parle de 18 parcs et 1300 éoliennes, alors que présentement on n'en compte que huit!»

L'autre axe de recherche vise «à comprendre jusqu'où les pratiques et les décisions prises peuvent modifier les territoires». Plus largement, Mme Fortin espère que les travaux de sa chaire contribueront à terme «à apporter des réponses» aux problèmes soulevés par toutes ces questions: «Enfin, j'ose le croire!»

***

Collaborateur du Devoir