L'université, quelle université?

Photo: INRS

Nouvelles technologies et connaissances ne font pas, contrairement à ce que l'on pourrait croire, bon ménage. D'une part, l'étudiante et l'étudiant doivent apprendre à s'en servir et, d'autre part, saisir qu'un tel apprentissage n'est pas synonyme de connaissances. L'enseignement supérieur doit constater que, si révolution numérique il y a, il y a toujours nécessité du savoir.

Le discours semble aller à contre-courant: «En matière d'éducation, les arts et lettres sont souvent les parents pauvres. Or ici nous croyons aux vertus des arts. La notion de créativité devrait être plus présente dans tous les programmes. Avec ces nouveaux espaces que nous mettons à la disposition de nos étudiants, nous essayons de leur transmettre la passion de sortir des sentiers battus.» Qui parle? Vincent Camarda, directeur des études au collège André-Grasset. Et vous croyez qu'il s'arrête là? Au contraire, il justifie aussi le réaménagement de la bibliothèque de l'établissement: «Le livre a une dimension physique, il a une histoire, une odeur, une texture. On renverse du café dessus, on le corne, on l'annote. Il est une arme politique, un almanach, un roman, un chef-d'oeuvre. C'est l'expression la plus durable de l'aventure humaine et le personnel de la bibliothèque est là pour faire passer ce message. Parce que fréquenter les auteurs, c'est assurément l'une des meilleures préparations aux études universitaires, et même pour affronter la vie.»

Un tel discours, du moins si on pense à ceux que tiennent les politiques en poste, semblerait passé, à tout le moins issu d'un autre temps, car là, dans l'arène publique, le monde de l'enseignement supérieur est décrit, et ses actions sont justifiées, par le fait qu'il est créateur d'une richesse financière immédiate et que le seul incitatif qu'aurait ainsi un éventuel étudiant serait que plus d'études auraient pour premier avantage d'obtenir plus tard un meilleur salaire.

Et cette démarche est lourde de conséquences: les cours d'histoire sont évacués et la philosophie est adaptée pour tenir un discours concret (le cours d'éthique peut ainsi devenir un lieu où l'on enseigne le nécessaire respect du code de la route) et ainsi de suite, pour en arriver à faire en sorte que le cours de littérature soit «revampé», transformé pour devenir un simple lieu de communication écrite.

Nouveaux outils

Que le monde soit devenu autre, nul n'en doute. Hier encore, combien souvent de multiples déplacements étaient nécessaires ne serait-ce que pour vérifier une simple date, l'année, par exemple, où un événement a eu lieu, ce qui aujourd'hui se règle en quelques secondes quand l'ordinateur est ouvert, par un détour sur une page Google qui nous amène à un Wikipédia (qui nécessite quand même d'opérer quelques vérifications). Cette instantanéité est telle qu'il arrive que des étudiants s'interrogent sur l'utilité d'un professeur.

À cela, un autre cégep répond en mettant en place un programme qui attribue au diplôme des «M», pour dire que l'étudiant a réussi son Magellan. Et là, nous sommes au collège Jean-de-Brébeuf, où on enseigne une utilisation intelligente de l'ordinateur et des programmes qui le rendent opérant, car «les étudiants, au-delà de l'aspect ludique des technologies de l'information, sauf de rares exceptions, ne sont pas nécessairement très à l'aise dès qu'il s'agit de travail scolaire».

Selon Richard Guay, directeur des études du collège, ce programme, qui souffre du fait qu'il n'est pas comptabilisé dans le calcul de la célèbre cote R, est presque essentiel car il permet plus tard à l'enseignant d'enseigner, au lieu de devenir un simple conseiller en fonctionnement de «machines» qui deviennent «muettes» quand on ne sait pas utiliser Excel, Photoshop et autres SPSS. Mais, en prime, à qui réussit ce cours, l'Université de Montréal envoie une lettre «reconnaissant la pertinence de cette maîtrise pour la poursuite d'études universitaires».

Nouvelle pédagogie

La révolution numérique a d'ailleurs rejoint le monde universitaire. Un prof qui «lit» son cours serait d'ailleurs un prof «mort», car, dixit Christian Bégin, professeur au Département d'éducation et pédagogie de l'UQAM, «on se rend compte que la formation ne passe pas seulement par le fait d'avoir des profs spécialisés dans leur discipline, mais aussi par la façon qu'ils ont de véhiculer les informations». Et l'Université de Montréal de souscrire aussi à de tels propos, car là aussi nouvelles technologies et nouvelle pédagogie se conjuguent, et ce, de la médecine aux sciences et aux arts.

Mais tout cela demeure finalement de la mécanique: donner un bon cours, et tout enseignant le sait, ne garantit pas que la matière a «passé». Et qui voudrait la preuve que réussite il y a devrait pouvoir voir, la pause ou le soir venus, une étudiante ou un étudiant avoir le plaisir de lire, de réfléchir pour apprendre. Et là débute une démarche d'apprentissage sans fin: il y a toujours quelque part quelque chose qui mérite d'être approfondi...