Classes d'accueil - « J'apprends beaucoup de mes élèves »

Nicolas Martin enseigne dans les classes d’accueil, à l’école primaire Jean-Grou, à Saint-Laurent.<br />
Photo: Archives Le Devoir Nicolas Martin enseigne dans les classes d’accueil, à l’école primaire Jean-Grou, à Saint-Laurent.

Que faire des enfants d'immigrants et de réfugiés qui débarquent au Québec sans connaître un mot de français et parfois sans avoir jamais mis le pied dans une école? Certaines commissions scolaires mettent en place un dispositif de classes d'accueil. L'objectif? Francisation, lecture, conversation orale, écriture et remise à niveau en mathématiques, dans le but de se joindre à une classe régulière dès la rentrée suivante. Un travail harassant mais passionnant pour les enseignants qui choisissent ce terrain.

Cette année encore, Nicolas Martin a changé d'école. Au mois d'août dernier, il s'est joint à l'école Jean-Grou à Saint-Laurent. Depuis six ans qu'il enseigne dans les classes d'accueil, il a presque changé de poste lors de cha-que rentrée.

«Ce type de classe ouvre et ferme ses portes au gré des besoins, explique cet enseignant pas comme les autres. On y accueille des enfants qui viennent de pays non francophones pour la plupart, leurs parents sont généralement en situation très précaire, certains n'ont jamais fréquenté un banc d'école, n'ont jamais vu un livre, ne savent pas même écrire leur langue et parlent un dialecte de leur région. Ces élèves peuvent arriver à n'importe quel moment au cours de l'année, et, en fonction de leur quartier d'installation, je suis affecté dans telle ou telle école à l'intérieur de la commission Marguerite-Bourgeoys.»

Une réalité qui complique sa tâche tout en lui procurant beaucoup de liberté, car la plupart des enseignants du régulier, et même parfois la direction de certains établissements, ne connaissent pas l'existence de ce dispositif. «Mon travail reste mystérieux pour beaucoup. Chaque rentrée, je dois expliquer à mes collègues ce que je fais, et, lorsqu'ils ont compris, je change de poste! Il faut alors tout recommencer avec d'autres», raconte-t-il, à moitié amusé.

Dix pays, dix langues


Cette année, l'école primaire Jean-Grou a ouvert cinq classes d'accueil et Nicolas Martin s'occupe d'enfants âgés de 9 à 12 ans. Dix-neuf élèves, le maximum dans ce type de cours, provenant d'une dizaine de pays et parlant autant de langues.

«Les deux premiers mois, c'est assez compliqué, parce qu'on ne peut pas communiquer par la parole ni avec les enfants, ni avec leurs parents, explique-t-il. Je ne sais pas ce qu'ils aiment, ce qu'ils mangent, comment fonctionnait l'école dans leur pays, s'ils y allaient... Mais, à partir du mois de novembre, petit à petit, on commence à avoir de vraies discussions. Certains plus que d'autres parviennent même à raconter leur vécu, à parler de leurs traumatismes. Beaucoup arrivent d'une zone de conflit ou d'une dictature. Au gré de l'actualité, les pays d'origine évoluent: il y a de plus en plus de Chinois, et traditionnellement le Moyen-Orient, l'Europe de l'Est, les Philippines, le Sri Lanka, le Bangladesh, l'Inde, l'Asie centrale depuis la fin des années 90 et maintenant l'Afrique. J'ai eu des élèves qui avaient été enfants-soldats en République démocratique du Congo. En parlant avec eux, on comprend mieux leur rapport à la violence.»

Car l'autre objectif de ces classes est d'intégrer ces enfants à la culture québécoise. La vie scolaire, la vie en société, la compréhension des codes, etc. Beaucoup viennent d'un pays dans lequel l'enseignement est plus autoritaire et où les réprimandes physiques sont la règle. Il faut gagner leur confiance, leur expliquer qu'ici les enseignants ne frappent pas, que la violence n'est pas acceptable de la part d'un adulte contre un enfant, mais aussi entre les élèves eux-mêmes.

«C'est plus facile avec certains qu'avec d'autres, admet Nicolas Martin. Il n'y a pas de méthode miracle, il faut faire preuve de créativité. La commission scolaire nous donne des outils, il existe du matériel pédagogique, mais le programme est plus ouvert que dans les classes régulières. Et, pour ma part, je préfère créer mes propres outils et m'adapter chaque année à ma classe. C'est très difficile de planifier, poursuit-il. Je ne sais pas à l'avance quel type d'élèves je vais avoir. Des francophones sous-scolarisés ou des non-francophones ayant un bon niveau scolaire dans leur langue? La démarche n'est pas la même du tout.»

« Être utile »

Nicolas Martin est devenu enseignant en classe d'accueil avec un baccalauréat en français langue seconde, après avoir offert, pendant plusieurs années, de l'aide aux devoirs dans une communauté immigrante.

«Je ne me voyais pas ailleurs, raconte-t-il. Je voulais travailler dans un environnement interethnique, avec les milieux défavorisés, être utile à la société. C'est une des missions sociales de l'école publique et gratuite: sortir ces enfants de la précarité, et par là même leurs parents. Ce n'est pas tous les jours facile et je ne nie pas qu'il y a parfois des cas très lourds. Mais j'ai aussi de belles histoires: ça date de l'époque où je faisais de l'aide aux devoirs. J'ai suivi une jeune fille dont la famille arrivait du Bangladesh. Elle partait de très loin... et aujourd'hui elle fait son droit!»

Si tous ne s'en sortent pas aussi bien, la plupart des élèves en classe d'accueil s'intègreront au système régulier au bout de dix mois. Certains auront besoin d'une deuxième année scolaire pour se remettre à niveau, d'autres, de quelques mois seulement. Certains auront besoin d'un soutien scolaire, de services en orthopédagogie, voire d'une classe spéciale, d'autres seront en tête de classe. La règle est de les intégrer dans la classe régulière qui correspond à leur âge, mais il vaut parfois mieux leur accorder un retard d'un an pour ne pas qu'ils perdent pied. Le dispositif n'est pas rigide et s'adapte au cas par cas.

«Je n'ai pas de pression, estime Nicolas Martin. J'ai le temps, je ne suis pas obligé de réussir en dix mois. Je n'ai pas de cadre précis à respecter et c'est ça que j'apprécie. J'aime de plus en plus mon travail. Il est très enrichissant, j'apprends beaucoup de mes élèves et je ne me verrais vraiment pas enseigner au régulier.»

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Collaboratrice du Devoir