Partis de si loin...

Josée Boileau Collaboration spéciale
Photo: Newscom.com

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Nul secteur de la société québécoise ne peut mieux illustrer le thème «Le Québec se construit» que celui de l'éducation, qu'il a fallu bâtir pierre après pierre, étage après étage, et dont l'édifice n'est pas encore achevé. Que de batailles, que de frilosité, que d'occasions manquées! Et, en même temps, que d'avancées et que d'espoirs pour corriger les grandes erreurs de l'histoire.

Jour après jour, l'actualité ramène à l'avant-plan le monde pas du tout tranquille de l'éducation au Québec. Réforme ou non-réforme, hausse ou non des droits de scolarité à l'université, pertinence des commissions scolaires, confrontation entre les secteurs public et privé au secondaire, lutte contre le décrochage, remises en question de la formation des maîtres, qualité de la langue, qualité des contenus, qualité de l'enseignement... — autant de sujets, autant de déchirements.

Ces débats se nourrissent de chiffres, d'arguments solides, de points de vue éloquents. Mais ils ne peuvent se comprendre sans une donnée centrale: l'extrême jeunesse de notre système scolaire, conséquence directe des grands blocages que la frange la plus conservatrice de l'Église a réussi, autrefois, à imposer pendant plus de 100 ans. Il ne fallait surtout pas imiter la France, où Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, impose dans les années 1880 une école publique gratuite, obligatoire... et laïque. Aux yeux du clergé d'ici, c'est là le repoussoir absolu. Nous en vivons encore les effets en ce début du XXIe siècle.

Tout est dit: une simple 6e...

L'histoire moderne du Québec s'est édifiée sur la base d'une population francophone qui, il y a moins de 100 ans, en 1926, à Montréal, voyait 94 % de ses enfants quitter l'école dès la sixième année complétée! À la même époque, le réseau scolaire protestant, qui regroupe les anglophones, est au contraire déjà bien organisé, très fréquenté, dégagé de l'influence religieuse.

Une citation permet de donner vie à ces chiffres. Dans le cadre de notre centenaire, Le Devoir rencontre chaque semaine ses lecteurs et lectrices. L'une d'elles, Jean Morrison, nous a raconté avoir fréquenté l'école primaire à Montréal à la fin des années 1920, dans Hochelaga, quartier pauvre peuplé de Canadiens français, comme on disait alors. La jeune Jean, elle, est anglaise, une «maudite tête carrée», ce qui ne l'empêche pas de fréquenter les petits français du quartier. Sauf qu'à la fin du primaire, la vie, ou plutôt la construction sociale alors à l'oeuvre au Québec, va les séparer.

«J'ai été la seule du groupe à passer au secondaire, nous a-t-elle raconté. Il n'y avait même pas d'école française. Il y avait bien des couvents et des collèges, Mont-Saint-Louis ou Brébeuf, mais aucune école publique francophone! C'est incroyable! Qu'est-ce qu'on peut faire dans la vie avec une sixième ou une septième année?»

Ce passé a laissé des marques. Pendant si longtemps, il n'y eut pas obligation de fréquenter l'école qui, de toute manière, nuisait à l'aide que les enfants pouvaient apporter à leurs parents, aux champs ou ailleurs. Logique donc d'en conclure que ce n'était pas important. Comment dès lors s'étonner que, des décennies plus tard, l'éducation ne soit toujours pas une valeur dominante pour les Québécois de souche, comparativement à ce qu'on constate dans les différentes communautés qui composent le Québec contemporain ou dans d'autres pays? Il en faut du temps pour modifier des perceptions aussi ancrées.

On comprend mieux, à cette aune, le tremblement de terre qu'a causé le rapport Parent, au milieu des années 1960, qui a ouvert large les portes de l'école, partout, à tous. Mais on n'a pas tout retenu de ce rapport vaste, qui, il y a moins de 50 ans, a eu tout à inventer. Le rapport Parent soulignait ainsi la nécessité d'un contenu scolaire solide, s'appuyant notamment sur des bibliothèques scolaires bien garnies... Y sommes-nous arrivés? Pas encore.

Mais nous partions de si loin. Mesure-t-on le fait que la première université laïque francophone du Québec — la bien nommée Université du Québec — date de 1968, alors que, du côté anglophone, la direction de l'Université McGill, fondée en 1821, n'aura pas à subir la tutelle religieuse qui caractérisera longtemps les autres universités francophones d'ici?

Mesure-t-on aussi l'ampleur du rattrapage effectué quand, aujourd'hui, les élèves du Québec se retrouvent dans le tableau de tête des évaluations internationales, particulièrement en sciences? C'est là une des grandes réussites de la démocratisation de l'enseignement issue du rapport Parent.

En cet avènement de la société du savoir, qui partout sur la planète appelle à s'instruire bien et longtemps, il faut souligner le rattrapage à faire ici pour combattre l'anti-intellectualisme latent ou la tentation techniciste qui menace l'apprentissage. Il y a à nouveau urgence de plaider pour l'importance collective d'une école publique forte, accessible, égalitaire et qui sait retenir ses élèves. Mais sans jamais perdre de vue les pas de géant que nous avons réussi à franchir au regard de notre histoire, que nous racontons dans ce cahier.
1 commentaire
  • Raymonde Chouinard - Inscrit 26 septembre 2010 13 h 17

    Parti de si loin...

    ...et revenu si loin en arrière!