«La langue fait toujours parler d'elle» - Langue et religion fonderont longtemps l'identité québécoise

Stéphane Baillargeon Collaboration spéciale
Jean-Marc Léger, ancien journaliste du Devoir.<br />
Photo: Archives Le Devoir Jean-Marc Léger, ancien journaliste du Devoir.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le Devoir et les débats autour de la langue française avancent en cordée depuis 1910, avec des points d'orgue dans les années 1960 et 1970: le frère Untel dénonce dans ses pages «le parler et le penser joual» de ses élèves, tandis que les éditoriaux éclairent les choix faits ou à faire pour protéger la distinction linguistique du Québec.

Le 10 septembre 1910, quelques mois après la fondation du Devoir, son directeur, Henri Bourassa, prononce un discours en l'église Notre-Dame de Montréal à l'occasion du Congrès eucharistique international, qui va se terminer le lendemain. Il donne la réplique au cardinal Francis Bourne, archevêque de Westminster, venu défendre son idée de faire de l'anglais la langue officielle du culte catholique.

«Chez trois millions de catholiques, descendants des premiers apôtres de la chrétienté, en Amérique, la meilleure sauvegarde de la foi, c'est la conservation de l'idiome dans lequel, pendant trois cents ans, ils ont adoré le Christ», dit le nationaliste. Il tiendra à peu près le même discours lors du premier Congrès de la langue française au Canada en 1912, organisé pour souligner l'importance des services d'enseignement en français, sans pour autant négliger le commerce ou la vie publique. «Si nous laissons dépérir la langue, faute de l'alimenter à sa véritable source, elle disparaîtra; et si la langue périt, l'âme nationale périra; et si l'âme nationale périt, la foi périra également», clame-t-il, en concentrant au pur suc son idéologie.

«Dès sa fondation, Le Devoir apparaît comme le lieu par excellence pour tenir le flambeau de la question linguistique», commente Karine Cellard en entrevue écrite. Professeure au cégep de l'Outaouais, elle vient de codiriger le premier tome de La Langue au quotidien (Nota Bene), qui réunit une vaste sélection de textes sur «les intellectuels et le français dans la presse québécoise», comme l'annonce le sous-titre.

«À ses débuts, le journal nationaliste d'Henri Bourassa paraît en effet tout désigné pour donner une voix à ceux qui s'indignent contre l'injustice du Règlement XVII (1912), qui privait les francophones de l'Ontario de leurs écoles séparées, ou alors contre les velléités d'anglicisation de certains membres britanniques et irlandais du haut clergé catholique, qui espéraient ainsi favoriser la propagation du catholicisme en Amérique du Nord. C'est cette position que défend l'archevêque de Westminster et à laquelle répliquera Bourassa dans son fameux discours à la cathédrale Notre-Dame.»

Deux mamelles

La langue et la religion demeurent les deux gavantes mamelles de l'identité canadienne-française depuis la Conquête. Il n'y a pourtant rien de naturel dans cette réalité trempée dans la résistance et la survivance. Les Irlandais, tout aussi jaloux de leur société distincte et encore plus en tension avec le conquérant britannique, ont pourtant adopté sa langue. Henri Bourassa y fait d'ailleurs référence dans son fameux discours de 1910. «À ceux d'entre vous qui disent: "L'Irlandais a abandonné sa langue, c'est un renégat national, et il veut s'en venger en nous enlevant la nôtre", je réponds: "Non". Si nous avions passé par les épreuves que l'Irlandais a subies, il y a longtemps peut-être que nous aurions perdu notre langue.»

Il faudra toutefois attendre la fin de l'ère duplessiste pour que les Canadiens français commencent à se préoccuper de la langue d'enseignement, jusqu'à en faire un sujet principal. Les premiers réveils se produisent autour de la prise de conscience de l'attrait imparable de l'école anglaise pour les néo-Canadiens, y compris dans la province. Là encore, Le Devoir accompagne le mouvement.

«À partir des années 1950, le ton et la perspective changent, devenant beaucoup plus sombres et pragmatiques, commente alors la professeure Cellard. Dans des numéros spéciaux publiés dans Le Devoir ou dans La Presse, des journalistes, historiens ou économistes abordent l'état de la langue au Québec en relation étroite avec le statut social des francophones, l'impuissance sociale et économique de ceux-ci expliquant la dégradation de celle-là.

«Avec des journalistes comme Jean-Marc Léger ou André Laurendeau, qui illustre dans des saynètes restées saisissantes les tensions opposant à l'époque les anglo-Montréalais et franco-Montréalais, on constate que la conception de la langue s'est profondément modifiée. Elle n'est plus, comme l'avait auparavant conçue l'élite clérico-nationaliste, un précieux monument à conserver, où serait déposée, comme un sédiment, l'âme du passé de la nation, mais plutôt le miroir douloureusement présent d'une collectivité blessée, le document le plus révélateur de la fragilité de sa culture. On imagine aisément que de tels constats puissent porter à l'action: nous sommes à la veille de la Révolution tranquille.»

La spécialiste rappelle que les spectateurs engagés du journal vont passer «de la parole aux "actes" pour s'engager dans les offices et organismes nouvellement mis sur pied par les gouvernements». Elle cite Jean-Marc Léger, devenu en 1962 le premier directeur d'un Office de la langue française dont il réclamait depuis longtemps la création, et André Laurendeau, qui codirigera la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (commission Laurendeau-Dunton, 1963-1971). Elle évoque évidemment l'épisode des Insolences du frère Untel et les débats sur le joual.

Une éminence grise

Le débat se transporte ensuite dans la rue et sur la scène politique. La langue, celle de l'affichage et encore plus celle de l'enseignement, va cristalliser les passions pendant deux ou trois décennies, avec quelques points d'orgue bien connus, dont la crise scolaire de Saint-Léonard (1968), la lutte autour de «McGill français», les législations linguistiques, dont les lois 63, 22 (1974) et 101 (1977).

«Une traversée du Devoir de ces années-là permet d'y voir plus clair grâce aux analyses clairvoyantes et nuancées de Claude Ryan, dont l'opinion exerce alors une influence si considérable sur la classe politique qu'on le considérait parfois comme l'éminence grise du gouvernement Bourassa», commente Mme Cellard.

Le Canada français s'est rétréci au Québec, la religion des anciens Canadiens ne compte à peu près plus sur le plan sociopolitique. Par contre, une certaine obsession linguistique demeure, comme vient encore de le montrer le débat autour des écoles passerelles permettant de court-circuiter les dispositions de la loi 101 sur la langue d'enseignement.

«D'où vient-il que les débats linguistiques ultérieurs, qui continuent certes à défrayer la manchette des quotidiens, suscitent néanmoins une certaine lassitude depuis les années 1980?, demande la professeure Cellard. Sans dévaluer l'importance de fins analystes comme Lise Bissonnette, on conviendra que la nature même des combats récents est plus rébarbative. Qu'il s'agisse de la question de la langue d'affichage ou de celle du libre choix de la langue d'enseignement, comme on le voit en ce moment même avec les écoles passerelles, le débat se joue le plus souvent sur le terrain strictement juridique, avec tout ce que cela entraîne de jargon et de procédure. La langue fait toujours parler d'elle, mais, une fois qu'elle est prise en charge par l'État et la justice, les débats qu'elle suscite semblent, sans doute à tort, plus secondaires, puisque moins directement en prise sur une réflexion identitaire ou existentielle.»
4 commentaires
  • Michel Page - Inscrit 25 septembre 2010 12 h 21

    Canada français rétréci au Québec... ^ prière de commenter

    Tout de ce cahier est bon,
    Toutefois , et je vous prierais de commenter, car ma peception diffère sur les points suivants:

    " Le Canada-rançais s'est rétréci au Québec, aux yeux des québécois. Mais cela n'est pas le cas en Acadie ou en Ontario francophone.
    La religion des anciens Canadiens ne compte presque plus aur le plan soial et politique au Québec. Mais sous les apprences couve peut-être des braises utiles à la cohésion chaleuruse de l'ensemble des québécois francophones. De plus cet énoncé est moins vraie en Acadie ou en Ontarion francophone. Au yeux des québécois, le Canada-francp¸ais se serait rétrici au Québec. Mais sur le plan stratégique c,est déjà une erreur, car cette attitude néglige une énergie encore vive. Tout combat linguistique ultérieur aurait plus de chance d'être utile s'il étai inclusif et solidaire. Les premiers perdraient déjà en lassitude et en égocentrisme par une fraternité plus large alors même que les autres gagneraient un soutien vital.

    Je serais heureux de recvoir des commentaires constructifs.

    Bien votre

  • Frank Siminski, Fils De Jeanne Audette - Inscrit 25 septembre 2010 14 h 27

    La langue frabçaise et le lac Meech

    Le lac Meech ne passera jamais, pourquoi ??? Parce que le fond est à 75% anglaise;

    Frank Audette-Siminski, fils de feue Jeanne Audette de Montréal,

  • André Lacombe-Gosselin - Abonné 26 septembre 2010 23 h 59

    Survie du francais, c'est URGENT ! (1)

    “Dans un siècle, un peu plus de la moitié (des langues) auront disparu.
    Carlos Prieto qualifie de « dramatique » la perte de langues.

    « Dans un siècle, il ne restera que trois mille langues, parmi les six mille 800 qui sont parlées actuellement. » Pour le musicien mexicain Carlos Prieto, cette situation est dramatique.

    Selon celui qui est aussi écrivain, « Parmi les quelques 15 mille langues d’aujourd’hui, il y en a six mille 800 et d’ici un siècle, on n’en parlera peut-être trois mille. C’est un phénomène dramatique d’une certaine manière, parce que chaque fois que s’éteint une langue, s’éteint une vision culturelle de l’humain. »

    Le violoncelliste se trouve en Colombie pour présenter son plus récent livre : « Cinco mil años de palabras » sous les hospices de l’ambassade et du Fonds de Culture Économique dans le cadre des activités du Bicentenaire de l’indépendance du Mexique.

    L’œuvre de Prieto est une analyse profonde sur l’origine des langues qui au XVème siècle atteignaient 15,000 [langues différentes] et comment depuis cette époque, vivent un processus accéléré d’extinction.
    « Du total des langues, il n’y a que 100 qui sont parlées par plus de 100 millions de personnes. Mais il y en a 700 qui sont parlées par des groupes de 750 personnes ou moins. Celles qui sont parlées par moins de 10,000 personnes ne sont que 3,000 langues », commenta-t-il.
    De ces dernières, il explique qu’ « elles sont condamnées à la disparition parce qu’elles appartiennent à de petits groupes isolés. » Il ajoute que les 700 langues parlées par moins de 150 personnes, « ce qui va se passer, à la mort du dernier vieillard de ce groupe, va mourir la langue avec lui/elle. »

  • André Lacombe-Gosselin - Abonné 27 septembre 2010 00 h 00

    Survie du francais (2)

    Comme exemple, il donne le cas du Mexique où il y a des langues indigènes qui sont en bonne santé comme le nahuatl, le maya ou le zapotèque. Cependant, il y en a beaucoup d’autres qui sont parlées par des groupes de 100 personnes, généralement vieilles / âgées recluses dans des endroits isolés. Ces langues vont mourir, soutient Carlos Prieto.
    Selon lui, cette situation est un phénomène naturel, mais lamentable. Il y a plusieurs groupes et des milliers de langues parlées par 100 ou 50 personnes.

    Comment vont-elles se préserver? Il n’y a aucun moyen [d’y arriver].
    Il considère que chaque pays doit veiller et étudier les principales langues aborigènes ou indigènes. Que l’on rédige des grammaires, qu’on écrive sa littérature parce que plusieurs n’ont pas d’écriture.

    Mais il avertit : « Au même moment que des langues meurent, d’autres conquièrent des espaces toujours plus grands. Ici je compte quatre méga-langues qui les plus parlées de la Terre : ce sont le chinois mandarin, l’anglais, l’indi (qui se parle en Inde) et l’espagnol.

    Prieto, Carlos, « CINCO MIL AÑOS DE PALABRAS » - Comentarios sobre el origen, la evolución, la muerte y la… resurrección de algunas lenguas. Prólogo de Carlos Fuentes. 2da Edición del Fondo de Cultura Económica, (2007), 310 páginas. ISBN: 978-968-16-8371-9
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    Commentaires sur l’origine, l’évolution, la mort et la résurrection de quelques langues, Carlos Prieto avec prologue de Carlos Fuentes, 2ème Edition du Fonds de Culture Économique, (2007), 310 pages. ISBN: 978-968- 16-8371-9
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    Commentaries about the origin, evolution, death and
    … resurrection of some languages.


    La traduction française du Chapitre VI, Le Français, pp. 142-161 donne 17 pages de texte révisé dernièrement; elle est disponible gratuitement par courriel auprès du traducteur qui habite – depuis 1998 – Mazatlán, Sinaloa, lieu de naissance de l’auteur : Carlos Prieto.
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