«Un nouveau système d'enseignement [pour] une nouvelle civilisation» - «La réussite fait partie du droit à l'éducation»

Marie-Andrée Chouinard Collaboration spéciale
La commission Parent, présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent (deuxième à gauche), accouche d'un volumineux rapport: trois tomes répartis en cinq volumes, 1485 pages, 567 recommandations, publiés de 1963 à 1966.<br />
Photo: Archives Le Devoir La commission Parent, présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent (deuxième à gauche), accouche d'un volumineux rapport: trois tomes répartis en cinq volumes, 1485 pages, 567 recommandations, publiés de 1963 à 1966.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L'école, miroir social d'une époque, n'est-elle pas toujours en réforme? Un siècle d'éducation confirme que le système s'est façonné à coups de petites et grandes révolutions, avant même cette célèbre réforme Parent qui démocratisa l'accès à l'école, jusqu'à une série de secousses visant à améliorer la réussite.

En 1891, le recensement fédéral s'abat comme une masse sur les Canadiens français, leur rappelant qu'ils comptent toujours la plus large part d'illettrés. Les libéraux de Félix-Gabriel Marchand, convaincus que la domination religieuse à l'école n'a pas porté ses fruits, veulent rendre à l'État cette responsabilité.

Secoué par une telle perspective, le journal catholique La Vérité parle d'un glissement sur «la pente fatale» et vers «l'abîme de l'école neutre». L'évêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, réussit à trouver les arguments qui ébranlent et il va même jusqu'au Vatican. Le projet de loi est rejeté. Les années suivantes, les gouvernements de Laurier et de Gouin s'accommodent avec l'Église.

Au nom du progrès scolaire, les demandes pour un ministère de l'Instruction publique invariablement ressurgissent, provoquant l'ire du clergé. La presse catholique de combat craint toute réforme qui ferait de l'école une plate-forme «athée». En 1920, dans L'Action catholique, on remet même en cause la question de l'instruction: «Lire, écrire et compter peut mettre sur un front le tricorne du savant, mais, plus facilement encore, peut y laisser descendre le capuchon du gibier de potence.» De ce climat d'opposition vive ne naît aucun renouveau.

Culture générale

L'industrialisation force pourtant les besoins en main-d'oeuvre, pousse les gens des campagnes vers les villes. Le système d'éducation a besoin d'une réforme pour répondre à ces nouveaux besoins. Mais, en haut lieu, on réagit mal aux changement qui s'annoncent. En 1923, on porte la formation du primaire à huit années. Après le krach de 1929, elle passe à 11 ans. L'idée d'une certaine «culture générale» prend forme pour les enfants des classes moyennes. Au cours des années 40, les formations professionnelles prennent un essor important. Mais la société continue de se transformer à un rythme que l'école ne suit pas. Le frein de la résistance est toujours enfoncé.

À la fin des années 1940, un nouveau programme élémentaire est rédigé, qui reprend des principes auxquels les programmes contemporains s'abreuvent toujours: un programme éducatif qui s'adaptera à l'élève, qui le socialisera, qui provoquera l'activité et tiendra compte des différences individuelles.

En 1951, on s'interroge: les mouvements des 50 dernières années ont-ils influé sur la valeur de l'enseignement offert aux Québécois? Les progrès se mesurent difficilement. Sur 100 élèves inscrits à la première année de l'école élémentaire, deux seulement terminent la 12e année.

Essor du savoir

Pendant ce temps, sur le globe, des événements forcent les sociétés à donner la priorité au savoir. En 1957, les Russes lancent leur premier Spoutnik; les Américains réagissent en révisant leur système d'éducation. «C'est un monde nouveau en voie d'élaboration qui se cherche lui-même à travers les réformes scolaires proposées de toutes parts», peut-on lire dans le tome 1 du rapport Parent.

Dans Le Devoir, en 1957, l'éditorialiste André Laurendeau trace un bilan de situation peu reluisant: «Le taux de la scolarité québécoise est inférieur à la moyenne canadienne; nos enfants quittent l'école primaire plus tôt que l'adolescent de plusieurs autres provinces. Ceci est un phénomène général. Il y a des causes complexes. L'une d'elles, c'est la vétusté de notre système et son peu d'accessibilité.» Avec d'autres leaders d'opinion, Laurendeau sera l'un des plus insistants pour exiger une grande enquête sur l'éducation.

Au Québec, le «Cheuf» Duplessis s'éteint en 1959, mettant fin à un règne de conservatisme sombre. Peu après s'installe «l'équipe du tonnerre» de Jean Lesage. Le système d'éducation tel qu'on le connaît pourra naître, avec le grand chambardement «tranquille» des années 60.

Réforme Parent

Le brassage d'idées enclenché avec la commission Parent est riche. Le groupe, présidé par Mgr Alphonse-Marie Parent, accouche d'un volumineux rapport: trois tomes répartis en cinq volumes, 1485 pages, 567 recommandations, publiés de 1963 à 1966.

Pour mettre fin à un passé de sous-scolarisation et de sous-financement, les auteurs du rapport Parent, dont le sociologue Guy Rocher, font de l'éducation la responsabilité de l'État et un droit pour tous. Ils démocratisent l'accès à l'école, notamment avec la création des polyvalentes. Les cégeps sont inventés. L'idée d'une Université du Québec germe. Ils créent le ministère de l'Éducation. Ils promeuvent l'idée d'une formation humaniste, scientifique et technique.

«Nous n'avions pas de modèle devant nous pour offrir à tous sans distinction un enseignement de qualité, adapté à chacun», écrit Guy Rocher dans un texte paru dans Le Devoir lors des 40 ans du rapport Parent. «Il fallait avoir l'imagination et l'audace d'inventer des structures, une pédagogie, un cadre et un milieu de vie, une culture, des institutions, bref, un nouveau système d'enseignement qui réponde à une nouvelle civilisation.»

Ce rapport n'est pas destiné à échouer sur une tablette. Les gouvernements Lesage et Johnson mettent en oeuvre cette réforme, signe de sa puissance. Aujourd'hui encore, la référence au rapport Parent est constante.

Vers la réussite

La mise au monde d'un nouveau réseau ne s'effectue pas sans heurts. Les réformes, c'est connu, doivent connaître leur bilan. Des difficultés pédagogiques et organisationnelles suivent la création d'un si imposant réseau. En 1977, le ministre de l'Éducation, Jacques-Yvan Morin, n'est pas rassuré: «Il suffit de parcourir quelques régions du Québec pour se rendre compte que les choses ne tournent pas rond dans l'école publique.»

Après un passé tourné vers des préoccupations d'accessibilité, on s'inquiétera désormais — et jusqu'à ce jour — de la réussite des élèves. Évaluation insatisfaisante, encadrement défaillant, parents absents, programmes inefficaces. Les critiques de l'époque s'apparentent terriblement à celles qui meublent toujours les discussions.

L'obsédant concept du décrochage scolaire apparaît au tournant des années 1990. Le ministre Michel Pagé lance en 1992 un plan de lutte contre le décrochage, mais l'argent reçu pour sa mise en oeuvre est saupoudré, ce qui ne provoque aucun effet. Cet échec ressemble à la faillite du tout dernier programme de lutte contre le décrochage du ministère de l'Éducation, lancé en 2002 et dont le tout dernier bilan est navrant. Quelque 300 millions plus tard: aucun progrès et parfois même des reculs.

En 1994, la directrice du Devoir, Lise Bissonnette, écrit, dans un éditorial intitulé «Coûteuse faillite»: «Le premier devoir du gouvernement, et non seulement du ministère de l'Éducation, est de cesser de tromper la population sur l'ampleur du problème et surtout sur l'ampleur des moyens à mettre en oeuvre pour le corriger. [...] L'hypocrisie a assez duré. Voir le problème en face, l'admettre, le dire, est le préalable absolu à toute correction, qui ne se produira pas sans une mobilisation générale.»

États généraux

L'année d'ensuite, des états généraux sur l'éducation animent la société. Dix chantiers en sont issus, qu'on ramène trop simplement à la seule réforme des programmes. La maternelle à plein temps, on l'a oublié, est née de cette réflexion. Les auteurs proposent des actions en matière de formation continue, de formation professionnelle et technique. Ils proposent de rendre à l'école des pouvoirs perdus.

Cette réforme des programmes, lancée par Pauline Marois en 1997, fut mise en oeuvre au tournant des années 2000. Au moment de la publication du plan, Mme Bissonnette n'est pas optimiste quant à l'avenir de la réforme: «Sauf par hyperbole, on ne saurait qualifier de "réforme de l'éducation" le plan d'action déposé mardi par la ministre Pauline Marois. Il s'agit plutôt de retouches, certaines importantes et d'autres légères, à un système devenu dans l'ensemble irréformable à cause de sa complexité et surtout de la résistance des intérêts établis. Plus on s'élève dans les ordres d'enseignement, plus ces intérêts se durcissent, comme l'ont démontré les récents états généraux. Le plan reflète entièrement ce défi pyramidal.»

Mal communiquée et mal comprise, la réforme sombra dans une querelle à saveur pédagogique, de laquelle plusieurs ne retiendront que le vocable «compétences transversales», tout récemment éliminé du programme tant il avait contribué à faire de cette réforme — pensée pour rehausser les exigences — un fourre-tout confus.

En 2010, on s'échine toujours à comprendre ce qui fait décrocher de l'école le tiers de nos élèves. «On met aujourd'hui l'accent sur la réussite dans les études, une réussite un peu trop identifiée à la seule obtention d'un diplôme», écrit toujours Guy Rocher dans Le Devoir. «En réalité, la réussite fait partie du droit à l'éducation, elle en est une des dimensions, à la condition qu'on revienne à la formulation intégrale de ce droit: "le droit de chacun à la meilleure éducation possible".»

De la maternelle à l'université, en passant par le primaire, le secondaire et le collégial, on tentera toujours, dans un monde en transformation qui fait du savoir un axe de développement, de comprendre ce qui fait le triomphe des uns et l'insuccès des autres. Notre histoire est toute jeune. Le temps des réformes n'est pas révolu.