Une porte-parole convaincue - Marie-France Bazzo s'engage

Selon Marie-France Bazzo, il faut cesser de blâmer les personnes analphabètes comme s’il s’agissait de leur faute.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Selon Marie-France Bazzo, il faut cesser de blâmer les personnes analphabètes comme s’il s’agissait de leur faute.

C'est la deuxième année que Marie-France Bazzo agit en tant que porte-parole de la Fondation pour l'alphabétisation. Un rôle qui lui permet de dénoncer haut et fort ce qu'elle considère comme un fléau pour la société québécoise: le faible taux d'alphabétisation de ses citoyens.

Selon la Fondation pour l'alphabétisation, c'est un Québécois sur deux qui éprouve des difficultés avec la lecture, l'écriture et la compréhension des chiffres. «Je le sais, ces chiffres paraissent exagérés, et, au départ, j'avais de la difficulté à y croire, admet d'emblée Marie-France Bazzo qui, ne l'oublions pas, possède une formation de sociologue. Mais mon équipe et moi avons fait des recherches, pour nous rendre compte que ces chiffres sont malheureusement bien réels. J'en étais estomaquée.»

On mesure aujourd'hui le degré d'alphabétisation d'une personne selon son niveau de compétence. «Le premier niveau concerne les personnes qui ne savent ni lire ni écrire. Ce sont 16 % des Québécois âgés de 16 à 65 ans. Le deuxième niveau est celui des personnes qui arrivent à lire un peu mais avec beaucoup de difficulté. Et, souvent, elles n'arrivent pas à bien comprendre ce qu'elles lisent. On les nomme des analphabètes fonctionnels et elles comptent pour 37 % de la population québécoise. Ce qui veut dire que seulement un Québécois sur deux atteint le troisième niveau, jugé essentiel pour bien fonctionner dans une société moderne comme la nôtre.»

Et le Québec aura beau se comparer à d'autres sociétés avancées, il n'en retirera aucune consolation. «Que ce soit en France ou aux États-Unis, les chiffres sont comparables. C'est un problème qui touche presque toutes les sociétés occidentales.» C'est ce qui fait dire à Marie-France Bazzo «que l'analphabétisme n'est pas un problème individuel, mais bien un problème de société».

Un déficit social


De plus, la situation n'a rien à voir avec les personnes âgées, qui auraient pu échapper à la scolarisation, ni avec les personnes nouvellement arrivées qui n'ont pas encore maîtrisé le français, puisque les chiffres indiquent que 49 % des personnes analphabètes au Québec sont âgées de 16 à 46 ans. «Elles ont donc été scolarisées. La scolarisation obligatoire ne semble pas avoir d'effet, puisque des personnes réussissent toujours à tomber entre les mailles du filet.»

Et il ne faut pas croire non plus que ces personnes sont inactives. «Ce sont 27 % des personnes analphabètes qui sont présentement sur le marché du travail. Elles réussissent parce qu'elles ont trouvé des ruses pour contourner le problème.» Mais qu'arrive-t-il à ces personnes, habituées à travailler toujours de la même manière, si un jour on modernise l'entreprise et qu'on change les manières de faire? Pourront-elles encore s'en tirer en rusant? «C'est d'autant plus inquiétant que la structure de l'emploi au Québec change. Les emplois diminuent dans le secteur primaire et se déplacent vers le secteur des services, où on exige un degré d'alphabétisation beaucoup plus élevé.»

Et les conséquences pour la société sont bien réelles. «M. Lucien Bouchard a dit que les Québécois ne travaillaient pas assez et qu'ils n'étaient pas assez productifs. Plutôt que de considérer les Québécois comme des paresseux, ne pourrions-nous pas plutôt estimer que l'analphabétisme est un réel problème, qu'il prive trop de citoyens des outils précieux résultant de la capacité de savoir correctement lire et écrire et que cet analphabétisme est peut-être la raison derrière le manque de productivité des Québécois?»

Ouvrir les yeux

D'où, à son avis, l'urgence d'agir. «On ne peut pas rester assis devant ce problème. Il faut prendre conscience, comme société, de l'importance de l'analphabétisme et de ses conséquences. Et il faut d'abord ouvrir les yeux. Ce n'est pas écrit dans le front d'une personne qu'elle est analphabète. Il faut donc être vigilant et voir les signes d'analphabétisme autour de soi. On a déjà demandé à des gestionnaires québécois en santé et services sociaux d'estimer le nombre des personnes analphabètes qui travaillaient dans le réseau. Le chiffre le plus souvent avancé était de 3 %, tandis qu'en réalité on retrouve 17 % de personnes analphabètes dans le réseau des soins de santé québécois.»

Il faut aussi cesser de blâmer les personnes analphabètes comme s'il s'agissait de leur faute. «Déjà, la personne analphabète se sent honteuse de ne pas savoir lire et écrire. L'avouer, c'est comme avouer l'inavouable. Alors si, en plus, on la blâme, on rajoute à son problème.»

Sans compter qu'il faut toujours composer en société avec ces personnes. «Les personnes analphabètes qui sont déjà sur le marché du travail, on ne peut pas toutes les congédier ou les retourner à l'école.» Il faut alors envisager de nouvelles solutions. «On s'est rendu compte, dans un hôpital américain, que certains membres du personnel de soutien dans les salles d'opération avaient des problèmes d'analphabétisme. On a donc choisi de dessiner le contour des instruments chirurgicaux sur le plateau où ils sont placés, en plus de fournir le feuillet d'instructions. Ainsi, on a pu éliminer les erreurs.»

Si cette solution ne règle pas le problème de l'analphabétisme, elle a le mérite de le reconnaître. Et cela rejoint la façon dont elle envisage son rôle de porte-parole. «C'est pour moi une occasion d'éveiller les consciences au sujet de l'analphabétisme et d'en démontrer les conséquences pour la société. Par exemple, je suis convaincue que l'analphabétisme joue un rôle important dans le décrochage scolaire. J'ai la chance de disposer de tribunes publiques où il m'est possible de rejoindre les gens. Et si on veut encore de moi, je vais continuer à assumer ce rôle avec plaisir, mais aussi avec indignation, tant que la société québécoise ne s'attaquera pas sérieusement à ce problème.»

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Collaborateur du Devoir