Premier grand test des enfants de la réforme

Les élèves de 5e secondaire de tout le Québec qui ont pris ce matin le chemin de l'école devaient avoir des papillons dans le ventre. Et pour cause: c'est aujourd'hui qu'ils se soumettent à l'épreuve unique en français du ministère de l'Éducation, un nouvel examen qui colle davantage aux principes du Renouveau pédagogique.

Mais, pas de panique. Il ne s'agit pas ici de simplifier l'épreuve pour diplômer ces finissants au rabais. «Est-ce que l'épreuve est plus ou moins exigeante que par le passé? Je pense qu'elle l'est autant, d'après ce que j'ai lu», répond d'emblée Suzanne Richard, présidente de l'Association des professeurs de français du Québec.

Pourquoi penser que ces futurs détenteurs d'un diplôme d'études secondaires (DES) ne puissent pas bien s'en tirer? Mme Richard souhaiterait plus d'indulgence envers ces premiers produits 100 % réforme et de leurs enseignants. «Il ne faut pas oublier que c'est la première cohorte à avoir vécu tous les ratés de la réforme. Un pas en avant et trois en arrière. Il y a eu de nombreux changements, la formation des enseignants de français n'était pas toujours adéquate. [...] Mais malgré toutes les critiques, ils ont amené leurs élèves à mieux communiquer, mieux lire, à être plus critiques», a-t-elle soutenu, en ajoutant que ce serait bien malhonnête de les juger à cette étape-ci. «Est-ce qu'on verra de gros changements? J'en doute.»

Après tout, un examen n'est rien d'autre qu'un examen, rappelle cette ancienne conseillère pédagogique. «À partir du moment où on a enseigné aux élèves à réagir dans une controverse, à défendre une opinion en l'appuyant correctement [...], l'épreuve devient un passage obligé qui n'est plus quelque chose comme une épée de Damoclès.»

L'examen d'avant et d'après

L'épreuve unique du ministère de l'Éducation, qui existe depuis la fin des années 1980, n'a guère changé au fil du temps. La réforme du français, où on a commencé à privilégier l'approche par compétences, a été amorcée au milieu des années 1990 et l'évaluation s'est ajustée.

Cette année, comme ce fut le cas par le passé, les étudiants ont pu lire et travailler une semaine à l'avance huit textes publiés dans divers médias valsant sur le même thème: l'engagement social. N'ayant droit qu'à une feuille de notes, ils auront à produire aujourd'hui un texte d'opinion dans lequel ils étaieront leur point de vue.

La grande différence? Plutôt qu'un texte argumentatif, cela se fera sous forme de lettre ouverte. Un texte qui pourrait facilement être publié dans un journal ou sur un site Internet. «C'est plus réaliste. Ça donne plus de sens à ce que l'élève fait», croit Hélène Leblanc, directrice pédagogique au collège Saint-Maurice en Montérégie, en soulignant que cette évaluation s'inscrit parfaitement dans le Renouveau pédagogique.

Pour Nathalie Lacelle, qui a enseigné 15 ans au secondaire avant d'endosser le titre de chercheuse à l'Université du Québec à Montréal, à cet élément de «réalisme» s'ajoute une autre nouveauté: la connaissance du destinataire. Les étudiants ont été avertis que les lettres ouvertes pourraient être publiées dans la section «Pouvoir des mots» du site Internet du ministère de l'Éducation. Et effectivement, les travaux les mieux construits le seront. «Avant, quand on préparait les élèves à l'examen, il fallait varier les formules, car c'était un texte plus argumentatif classique. Mais cette fois, le destinataire est fourni. Ce seront les lecteurs du site Web hébergé par le ministère. Le lieu de publication formalise le procédé et encadre la forme du texte», a soutenu Mme Lacelle.

Mme Lacelle souligne également que les échanges entre camarades de classe sur le sujet de l'examen sont encouragés. «Ce n'est plus "chacun avec sa page de notes et son texte". Même si on ne connaît pas la question d'examen, on écoute les idées des autres et on se construit une opinion», explique Mme Lacelle. «Aujourd'hui, la créativité vient de la capacité à pouvoir récupérer les multiples idées des autres et de se construire son propre point de vue. Il y a cette idée de partage», a-t-elle ajouté.

Un groupe Facebook de plus de 7000 membres a même été créé par des étudiants pour que ceux-ci puissent échanger sur l'examen. (http://www.facebook.com/home.php?#!/group.php?gid=107035919339339&v=info&ref=nf)

La recette

Dès la semaine prochaine, 140 correcteurs formés par le ministère s'attelleront à la difficile tâche de corriger avec le plus d'uniformité possible les quelque 65 000 copies d'examens. La grille de critères d'évaluation est pratiquement la même qu'avant, souligne Suzanne Richard. Maintenant chercheuse en didactique à l'UQAM, Marie-Christine Beaudry, qui était jusqu'à l'année dernière une enseignante de français en 5e secondaire, espère qu'on réussira à bien évaluer la qualité du texte. Avec l'expérience, elle s'est rendu compte qu'un élève qui ne faisait que «cracher la recette du ministère», en mettant plusieurs marqueurs de relations et en faisant plusieurs allusions au destinataire, pouvait avoir une tout aussi bonne note que celui qui s'était dépassé, en poussant plus loin son argumentation. Une opinion nuancée n'était pas non plus de mise dans un texte argumentatif. Or, dans la vraie vie, il est plutôt sain d'en avoir une, croit-elle. En ce sens, une lettre ouverte comme examen est de bon augure.

***

Les matières obligatoires

Voici les matières obligatoires pour l'obtention du Diplôme d'études secondaires (DES).

Celles-ci feront l'objet d'une évaluation sous la forme d'une épreuve unique (cet examen est le même pour tous et se fait en même temps à la grandeur du Québec) ou d'une épreuve d'appoint (cet examen est une proposition du ministère qu'une école peut choisir de faire passer dans son intégralité à la date prescrite ou s'en inspirer pour créer un examen maison à faire passer à une date ultérieure):

  • -Français de 5e secondaire (épreuve unique en production écrite;)
  • -Anglais langue seconde de 5e secondaire (épreuve unique en production écrite);
  • -Histoire et éducation à la citoyenneté de 4e secondaire (épreuve d'appoint);
  • -Science et technologie de 4e secondaire (épreuve d'appoint);
  • -Mathématiques de 4e secondaire (épreuve d'appoint).

Les disciplines suivantes, aussi nécessaires à l'obtention du DES, seront quant à elles évaluées à un moment à être déterminé par l'école:

  • -Cours de la famille des arts (arts plastiques, musique ou arts dramatiques) de 4e secondaire;
  • -Éducation physique et à la santé ou Éthique et culture religieuse de 5e secondaire.
16 commentaires
  • Marco - Inscrit 6 mai 2010 05 h 45

    Je, me, nous responsabilisons!!

    Ce n'est pas les professeurs qu'on devra blâmer, mais bien tous ces connards qui sont derrière l'implantation de cette réforme merdique...

    Certains profs l'ont critiquée vertement, cette réforme, et ce, depuis les tout débuts, mais sans jamais être vraiment entendus ou pris au sérieux puisqu'on leur demandait (directions et conseillers pédagogiques) de rester dociles et confiants du temps de son implantation! Alors que bien d'autres, en cours de formation, ont fait leur possible pour éviter les pires dégâts, avisés qu'ils étaient et forts de l'expérience qu'ils détenaient déjà sur la façon de transmettre les connaissances de base... Heureusement!! Alors, il conviendrait plutôt de témoigner que de fort nombreux profs ont été honnêtes et qu’ils se sont prêtés au jeu jusqu'à ce qu’ils se rendent à l'évidence qu’ils faisaient fausse route!!

    S'il faut féliciter quelqu'un, advenant le cas d'une note de passage respectable face aux présents examens du Ministère, ce sera tous ceux et toutes celles des profs qui ont gardé le cap sur la réussite en dépit de tout et bien malgré tout!!...

    Autrement, dans le pire des scénarios d'un échec collectif, ce seront tous ces autres, c-à-d les p'tits technocrates de salon qu'il faudra pointer du doigt!! Ils pourront toujours prétendre le contraire, mais ils devront tout de même aller se rhabiller et refaire leurs devoirs, mais en espérant qu’ils les refassent plutôt ailleurs que dans les services publics! Ce qui serait fort souhaitable!!

    Mais attendons de voir les résultats! Là encore, je me doute fortement que l'on sera bien capable, en haut lieu, de falsifier les données...

    Marc Ste-Marie, enseignant à la retraite.

  • Claudia Gagnon - Inscrit 6 mai 2010 06 h 44

    l'autre côté de la médaille

    Dans La Presse d'hier, on donnait un avis contraire à celui qui prévaut dans cet article aujourd'hui. Et j'étais contente de voir que des gens osaient parler des failles de l'épreuve unique de français. Je crois qu'on a oublié de demander l'avis de nombreux enseignants de français...qui, en majorité, s'entendent pour dire que cet examen est une mascarade. Plusieurs de mes collègues de cinquième secondaire n'en reviennent pas de la facilité de l'examen de cet année comparé à celui des années pré-réforme. Avant, on obligeait les élèves à développer DEUX arguments alors que cette année, un seul fera l'affaire...Il me semble qu'il y a de quoi se poser des questions... Si on faisait un vrai sondage parmi les professeurs, on ne serait pas si gentil à l'égard de cet examen moins exigeant que le précédent, élaboré dans le but de faire PASSER LES PAUVRES PETITS ÉLÈVES DE LA RÉFORME.

    Il faudrait que les médias s'informent davantage avant d'écrire un article...

  • Tube - Inscrit 6 mai 2010 08 h 11

    La chance au coureur

    Je suis toujours un peu mal à l'aise de lire les commentaires au vitriol sur les programmes scolaires. C'est devenu comme une obsession pour certains. Pour une fois, voici un article qui nous explique clairement en quoi consiste l'épreuve unique de français. Il s'agit selon moi d'une mise en situation tout à fait vraisemblable. Elle permet de vérifier si l'élève est capable de s'exprimer clairement dans un contexte réaliste. En insistant sur le destinataire, cette méthode ré-humanise l'exercice. Je préfère cent fois une telle démarche, même imparfaite, à un espèce d'univers abstrait où on cueillerait les connaissances comme des pommes dans un arbre.
    En terminant, ce qui me met déplaît surtout dans ce débat, c'est qu'il se fait sans trop de considération pour les principaux intéressés. Un peu comme des parents qui se chicanent devant un enfant en croyant qu'il n'entend rien. Il me semble qu'il est temps de faire confiance à ces élèves à qui on donne les moyens d'apprendre. Laissons-les respirer et prendre leur place au lieu de dévaloriser leur expérience. Ils ont besoin de nos encouragements et de notre considération.

  • Franfeluche - Abonné 6 mai 2010 09 h 01

    Comment c'était avant la réforme ?

    Ça fait belle lurette que j'entends les professeurs de Cégep et d'université se plaindre que leurs étudiants ne savent pas écrire. Et pourtant, ces étudiants ne sont pas de la cohorte de la présente réforme.

    Quant à ceux qui accusent la réforme de jeter par dessus bord l'acquisition des connaissances, je ne partage pas cet avis. Quand je regarde les devoirs que font mes trois petits-enfants, le contenu est beaucoup centré sur ces dernières.

  • Arianne Colin - Inscrite 6 mai 2010 09 h 22

    empathie pour les jeunes esprits libres

    Comment vous sentiriez-vous si vous étiez forcés d'écrire un texte d'expression sur un sujet arbitraire, dont vous savez d'avance ce que pensent vos correcteurs?

    Entreriez-vous dans le jeu? Si non, auriez vous l'impression de plier sur un des point infiniment sensibles: la liberté de pensée? Vous sentiriez-vous manipulés de manière à la fois insidieuse et violente? Pris en otages entre le besoin d'une bonne note et le risque de diverger de l'opinion attendue?

    J'étais à la place de ces adolescents il n'y pas si longtemps. Selon moi, ce n'est pas de cette manière qu'on forme des esprits libres. La jeune personne qui cherche sincèrement à penser par elle-même ressent comme une attente à son intégrité d'être forcée d'exprimer une opinion.

    Et dire qu'on va publier ces textes.